Le nerf de la guerre ou la guerre des nerfs: la politique de financement du CNC (Centre National de la Cinématographie)

Cette histoire commence il y a environ deux ans quand je travaillais sur un scénario de programme court avec mon Angelica et 3 autres comédiennes. Il s’agissait d’une série humoristique, plus précisément une satire des magazines féminins mettant en scène 5 femmes qui se confrontaient aux injonctions des dits magazines. Il y était question de pilule, de harcèlement de rue, de carrière, de sexe etc. L’idée était de faire un programme qui passe le « Bechdel Test », à savoir un film/série où le personnage principal est une femme qui a une conversation seule avec une autre femme et cette conversation n’a pas trait aux hommes. Dykes_to_Watch_Out_For_(Bechdel_test_origin)

Copyright: Alison Bechdel (Dykes To Watch Out For)

Ce fut le début de ma confrontation avec l’institution audiovisuelle BLANCHE et souvent MASCULINE française. Je vous passe un rendez-vous mythique où un producteur m’explique que le personnage de la lesbienne noire et sommelière n’est vraiment pas réaliste. Alors qu’évidemment, n’ayant qu’une imagination très limitée, nous étions parti-e-s de nous-mêmes pour créer les personnages. Étant pansexuelle et ayant managé un bar à vin en Australie, je me sentais pour le moins réelle, avant de découvrir par le biais de ce producteur que je n’étais qu’une projection de l’univers anglo-saxon des séries. Moment de solitude n°447 899.

Mais le plus bel instant, « what the fuck »?!! fut certainement cette lettre de refus d’aide au financement du CNC (Centre National de la Cinématographie) qui nous expliquait que Médias Tartes, notre programme, était potentiellement… sexiste!!! Et oui, 5 femmes qui parlent de thématiques propres aux femmes, c’est vrai que c’est un peu du communautarisme féminin, du racisme anti-hommes, bref du sexisme, quoi!

COUV medias tartes

Je me promettais donc de ne plus jamais demander de l’argent au CNC puisque ma production la plus consensuelle et grand public leur semblait déjà problématique.

En avril de cette année, je passais une première « annonce » sur Twitter afin de rencontrer des femmes noires souhaitant participer à un documentaire politique sur nos identités et la nécessité de faire entendre nos voix. Ce dimanche, j’aurai terminé le tournage. Il m’aura donc fallu 9 mois pour boucler ce projet. Mon compagnon Enrico est photographe et vidéaste, ma pote Coralie est camérawoman pour France Télévisions. A nous trois, nous formons une équipe de chic et de choc 😉 Nous utilisons le matériel d’Enrico et je fais bosser mes deux cadreur-se-s/monteur-se-s gratuitement en dehors de leurs emplois du temps déjà bien chargés. De mon côté, je travaille 4 soirs par semaine dans un restaurant car je savais qu’il n’y a rien à attendre de l’institution.

Néanmoins, il y a quelques semaines, une amie productrice m’encourageait à demander l’aide à l’écriture du CNC, en me disant que les temps avaient peut-être changé, qu’après Bandes de Filles, un documentaire sur les femmes noires avait ses chances, etc, etc. Je finissais par céder et pondre une demande d’aide à l’écriture. Aujourd’hui j’ai donc reçu le refus du CNC pour la dite aide. Comme je viens de vous le dire, le tournage est terminé et je savais dès le départ que je n’aurai pas ce financement; je l’ai avant tout demandé pour pouvoir me servir de ce refus comme illustration de ce qui ne fonctionne pas dans ce pays.

La position du CNC s’inscrit à merveille dans le contexte actuel de confiscation de la parole noire. La réalisatrice de Bande de Filles est blanche, la réalisatrice de la trilogie documentaire « Nous, Noires et Françaises », Lorène Debaisieux est blanche, Brett Bailey est blanc. Toutes ces personnes reçoivent des subventions de l’Etat pour mettre en scène des Noir.e.s, dans des créations misérabilistes et/ou exotisantes. Sans parler du ridicule d’un titre comme celui de Lorène Debaisieux, vous m’imaginez en train de réaliser un documentaire qui s’appellerait: « Nous, Blanches et Périgourdines »? Ce serait drôle, n’est-ce pas?

Car contrairement aux artistes Blanc.he.s à qui l’on accorde de fait la capacité d’élévation vers l’universel, nous les Noir.e.s qui voulons travailler sur l’identité noire, sommes soupçonné.e.s de faire du « communautarisme », du « racisme inversé », pendant que les Blanc.he.s sont encensé.e.s d’office, même s’illes ne font que ressasser des clichés éculés sur les Noir.e.s tout en étant jamais questionné.e.s sur leur place dans leurs créations. Illes sont des artistes, des être humains, des enfants du monde… Ils sont la norme et la grandeur de la norme c’est qu’elle ne se questionne pas et surtout qu’elle n’est pas remise en question.

Le simple emploi du terme Blanc.he.s pose problème car si nous sommes des Noir.e.s, c’est avant tout dans le regard du Blanc, qui lui ne se voit pas Blanc mais normal. Et la norme blanche est par conséquent la seule à être créditée d’une rationalité, d’un recul et d’un détachement sur les questions raciales tandis que Nous, auteur.e.s, réalisatrices-teurs, metteur.e.s en scène Noir.e.s sommes réduits à notre altérité, notre proximité avec le sujet, notre émotion, bref notre incapacité intrinsèque -supposée- à interroger notre propre condition.

Je vais désormais chercher des financements européens et canadiens, puis je me tournerai en dernier recours vers le crowdfunding. Mais je tenais à exprimer ma lassitude. J’ai 30 ans et totalise désormais 12 ans de double-emplois, d’abord les temps plein pour vivre pendant mes études puis les temps partiels pour survivre en tant qu’artiste qui refuse d’édulcorer son propos pour être accepté.e par l’institution.

L’argent étant le nerf de la guerre, un des piliers du système raciste français est de ne pas favoriser la création non-Blanc.he. J’ai appris ma leçon et je fais un film avec mon argent (et surtout celui que j’ai emprunté à mon compagnon, mes parents et mon meilleur ami, si je suis tout à fait honnête – ce qui nous ramène à la question du compromis patriarcal).

J’aimerai savoir que je suis jugée sur la qualité de mon travail et considérée comme une artiste à part entière, mais non, dès que l’oublie, l’institution a tôt fait de me rappeler que je ne suis qu’une Noir.e. Je vous l’écris ici pour garder une trace: CE FILM SORTIRA EN SALLES, sans le CNC mais grâce à mon talent et ma persévérance.

Et je vous laisse avec mon « mantra » anti-désespoir:

« Did you want to see me broken?Bowed head and lowered eyes?

Shoulders falling down like teardrops, Weakened by my soulful cries? (…)

You may shoot me with your words, You may cut me with your eyes, You may kill me with your hatefulness,

But still, like air, I’ll rise. (…)

Out of the huts of history’s shame I rise

Up from a past that’s rooted in pain I rise

I’m a black ocean, leaping and wide, Welling and swelling I bear in the tide. (…)

Leaving behind nights of terror and fear I rise

Into a daybreak that’s wondrously clear I rise

Bringing the gifts that my ancestors gave, I am the dream and the hope of the slave.

I rise I rise I rise »

Maya ANGELOU

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3 réflexions sur “Le nerf de la guerre ou la guerre des nerfs: la politique de financement du CNC (Centre National de la Cinématographie)

  1. Reblogged this on Mrs. Roots and commented:
    Depuis Avril dernier, je vous parle de ce projet de documentaire portant sur les femmes noires de France que prépare la réalisatrice Amandine Gay. J’ai eu la chance d’y participer et ai été, d_s le début, toucher par l’ardeur et la persévérance de cette femme, dans cette hargne de vouloir nous rendre visible. Aujourd’hui, le CNC a refusé d’accorder une aide financière pour la réalisation de ce projet. En attendant de vous la faire découvrir dans une interview prochainement, Lla réalisatrice – et comédienne – raconte la signification de ce refus , si parlant sur le climat actuel.

    Aimé par 1 personne

  2. Reblogged this on SOUAG VAUDOU and commented:
    C’est assez étonnant qu’après on vienne nous dire : vous avez qu’à produire vos propres (films, expositions, documentaires) si vous voulez être écouté ! Sauf que nous avons derrière aucune aide de l’institution qui préfère supporter un artiste blanc, comme Brett Bailey sur les thématiques comme le racisme et oui on en revient encore ! On le martèlera jusqu’à ce qu’on nous écoute ! Alors oui au bout d’un moment face aux refus, je vois le mal partout
    Je vous laisse lire le billet d’Amandine Gay sur la politique de financement du CNC (Centre national du cinéma)

    Aimé par 1 personne

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