CÉSARS, CRÉATION, INDÉPENDANCE ET RADICALITÉ

Depuis quelques jours, les débats font rage concernant les Césars : faut-il ou non se réjouir lorsqu’une institution dont le racisme et le sexisme systémiques ne sont plus à prouver (dois-je rappeler qu’il s’en est fallu de peu pour que Polanski soit maître de cérémonie ?) choisit de nominer et récompenser des films réalisés par des femmes racisées ?

Et je réalise que cette question efface bon nombre de débats/enjeux essentiels et complexes qui la compose :

1) Quelles sont les narrations qui ont le droit de cité (comprenez qui peut recevoir des financements institutionnels et pour quels types de récits) ?

En France, peu importe la qualité et la probité du travail final, comme je l’explique depuis maintenant de nombreuses années (voir mes articles : Les minorités doivent exiger plus que la représentation sur scène et  Le nerf de la guerre ou la guerre des nerfs, la politique de financement du CNC ), pour les racisé.e.s, hors de la banlieue, de la migration, de la bi/polygamie, du mariage forcé, de la prison et de l’excision, point de salut. Ce qui continue de donner un statut d’exception à Rue Cases-Nègres , le film d’Euzhan Palcy, c’est son caractère de fresque historique, qui sort de la dichotomie banlieue/immigration, même s’il s’agit quand même des « questions noires ». Il est donc vrai que nous ne pourrons parler de révolution et de transformation structurelle que lorsque :

a/ nous aurons accès aux vraies tunes. Perso, je ne veux pas les aides pour la « diversité », je ne fais pas de « films de la diversité », je fais des films et je veux le vrai argent. Mais au-delà des conditions matérielles de production se cache un autre enjeu : celui de notre accès à l’universalité.

b/ QUAND POURRONS-NOUS RECEVOIR DES FINANCEMENTS POUR DES FILMS QUI NE SOIENT NI DES COMÉDIES, NI DES ÉNIÈMES EXPLORATION DE NOTRE ALTÉRITÉ? QUAND POURRONS-NOUS SIMPLEMENT RACONTER DES HISTOIRES SIMILAIRES À « PARIAH » ; « MOONLIGHT » ; « MO BETTER BLUES » SANS SE RUINER?  À savoir, combien de temps faudra-t-il attendre pour que les institutions des pays dans lesquels nous payons des impôts nous donnent les moyens de réaliser des drames, des films sur la vie, qui se trouvent juste être des vies de personnes racisées. En effet, je suis certaine que ces scénarios sont déjà arrivés jusqu’au CNC et depuis belle lurette, mais un drame familial concernant une famille noire, s’il n’est pas réalisé par Claire Denis, finira à la poubelle car pas assez universel. Par contre, un film sur des filles de banlieue, qui si possible se termine mal, passera au moins la première phase de sélection. Ce tropisme de la représentation tolérable des racisé.e.s doit être adressé et combattu. Mais ce ne sont pas les artistes racisé.e.s qui en sont à l’origine, c’est le pouvoir, les institutions et la marge de manœuvre et la conformation à ces standards par celles et ceux qui n’ont pas les moyens de faire des films « Guerilla » -je développe ce point dans la partie 3)- doivent être pris en compte lorsqu’on les critique. Je remarque en effet que les attaques partent plus vite en direction des racisé.e.s que du CNC et des boites de production, hors c’est là que se prennent les décisions.

2) Ceci nous amène à l’enjeu de la critique des œuvres des racisé.e.s.

En effet, doit-on au nom de l’unité communautaire, ne pas critiquer les films réalisés par les personnes qui nous ressemblent ; ou doit-on rester fidèles à sa ligne politique et défourailler à tout-va ? Une fois de plus, je prendrai mon exemple pour ne pointer personne du doigt et rappeler que rien n’est simple lorsque l’on essaye de concilier idéaux politiques et actions. C’est aussi en tant que réalisatrice de films, ayant une relative visibilité médiatique que je m’exprime. À l’époque où j’étais uniquement militante inconnue, mon positionnement était différent, car il n’avait pas les mêmes conséquences. Critiquer publiquement, même de façon constructive le travail les unes des autres, me semble par rapport à ma situation actuelle et à ce stade de notre présence dans le monde audiovisuel, contre-productif. Je l’expliquai déjà en 2015, je suis pour l’émulation pas la compétition. Lorsque nous serons plus de dix réalisatrices noires en France et que nous aurons l’équivalent des « Cahiers du Cinéma », je serai ravie de produire des critiques de nos films, sans complaisance. Mais pour appartenir, de loin, à ce milieu qui ne fait pas de cadeau aux racisé.e.s, en particulier lorsque ce sont des femmes, je ne souhaite pas me retrouver dans une logique de compétition car nous sommes trop peu nombreuses.

Je l’ai déjà expliqué par le passé : dans la mesure du possible, à moins qu’il ne s’agisse d’actions qui doivent être condamnées (ex : les agressions sexuelles par Bill Cosby) ou de films vraiment abusés (ex : Intouchables), je ne critique pas publiquement les artistes racisé.e.s et leurs œuvres/choix d’apparition (surtout parce que dès lors qu’on est pas Omar Sy, il faut bien manger -quand j’étais comédienne, j’ai fais des trucs dont je suis vraiment pas fière). C’est mon choix actuel, me connaissant, je changerai surement d’avis. J’émets néanmoins parfois des réserves, comme lorsque j’ai expliqué que je ne me retrouvais pas dans la dimension nationaliste de films comme « Trop Noire pour être française » ou quand j’ai relevé la énième transposition d’une histoire vraie concernant un homme arabe bienveillant/résilient dont le rôle est donné à un homme noir comme pour « l’Ascension ». Vous noterez que ces critiques concernent moins les personnes que la nécessité de révéler les mécanismes de ce qui est considéré comme acceptable par les autorités/institutions qui attribuent les financements.

En ce qui concerne les artistes racisées, mon positionnement se résume ainsi : je ne parle pas des films que je ne cautionne pas et/ou je me centre sur les personnes plutôt que leur œuvre afin de souligner par exemple que je soutiens les réalisatrices racisées, même si je ne suis pas d’accord avec toutes, qu’il s’agisse de leurs choix esthétiques et/ou politiques. J’opère également un traitement différencié, moins critique vis-à-vis des cinéastes indépendant.e.s (qui ne sont pas financé.e.s par le CNC) que des autres, ce qui m’amène au 3ème point.

3) L’INDÉPENDANCE ET LA NON-CONFORMATION AUX NARRATIONS ACCEPTÉES PAR L’ÉTAT ET SES INSTITUTIONS ONT UN COÛT.

J’expliquai récemment lors d’un débat autour de mon film à la Maison d’Haïti de Montréal que j’étais épuisée, au bord de la faillite et que faire un « film guerilla » avait un coût moral et financier dont je n’avais pas conscience au début du projet. Je suis incapable aujourd’hui, en toute honnêteté, d’affirmer que j’aurai quand même fait ce film si on m’avait expliqué dans quel état je serai 3 ans plus tard. Stéphane Martelly, auteure et poète haïtienne qui animait le débat m’a alors demandé malicieusement : « Est-ce que tu es en train de nous dire que tu payes ta dette de l’indépendance ? ». Nous avons beaucoup ri, pas parce que c’est drôle « haha ! », mais parce que c’est tellement triste et vrai de voir comment l’histoire se répète qu’il vaut mieux en rire.

En effet, si ce texte mentionne constamment l’argent, c’est qu’il s’agit bel et bien du cœur du problème : aujourd’hui en France, si vous êtes racisé.e et que vous voulez recevoir de l’argent des institutions pour faire un film, VOUS DEVEZ VOUS CONFORMER À CE QUI EST ACCEPTÉ. Donc : la banlieue et l’immigration. Faites une liste des films primés et/ou financés, le cœur de la narration est systématiquement l’un de ces deux pôles. Et je le répète, même si la qualité est au rendez-vous, cinématographiquement, il n’empêche que la similitude des toiles de fonds de films représentant les racisé.e.s est consternante. Je ne suis pas naïve et je sais bien que certain.e.s racisé.e.s n’ont aucun scrupules à renforcer les stéréotypes sur les Noir.e.s et les Arabes, tant que cela leur permet d’intégrer le sérail. Mais je sais aussi que pour la plupart de ces personnes, il s’agit moins de vouloir « plaire au Blanc.he.s » que d’arriver à faire et diffuser des films, dussent-elles faire des concessions et réécrire leur film jusqu’à ce qu’ils deviennent stéréotypés/acceptables/finançables.

C’est parce que je refuse de me faire charcuter mes histoires que je n’ai pu porter aucun des projets précédant Ouvrir La Voix à l’écran. Et c’est parce que je suis une privilégiée par association (c’est-à-dire en couple avec une personne qui finance mon indépendance, une oxymore comme on en fait pas, si je suis « soutenue » par mon conjoint, peut-on vraiment parler d’indépendance ?) que j’ai pu faire un « film guerilla ». Entendons-nous bien, l’indépendance, surtout si elle a pour ambition la sortie en salles, coûte plusieurs dizaines de milliers d’euros : quel.le racisé.e français.e peut se le permettre aujourd’hui ? Réponse : 4 ou 5. Rachid Djaïdani a mis 9 ans pour faire Rengaine  ; Djinn Carrénard et Salomé Blechmans ont fait Donoma avec « 150 euros » -si on ne compte pas la masse salariale de toutes les personnes, des technicien.ne.s aux actrices.teurs qui ont bossé gratuitement sur ce film, cela pose donc une autre question, celle de la dé-professionnalisation du cinéma fait par les racisées, ce que je considère comme un autre outil institutionnel de notre marginalisation (nous sommes forcé.e.s de faire des films avec nos tunes et en faisant appel à des bénévoles, de fait, quand nous demandons l’agrément de production du CNC, nos films n’ont pas été réalisés dans les règles de l’art et ne peuvent être soutenus, même après réalisation)  ; « Ils l’ont fait » de Said Bahij, Khalid Balfoul, Rachid Akiyahou et Majid Eddaikhane a coûté 30 000 euros dont la majeure partie est sortie de leurs poches :

« Sur le site de financement participatif Ulule, ils ont récolté 5 414 euros pour acheter et louer du matériel. Des caméras, des objectifs, des micros – entre autres. Dans leur présentation, ils écrivent : « Un braquage de plusieurs centaines de milliers d’euros sans armes, ni otages. ». Le reste, ils l’ont sorti de leur poche, promo y compris, en créant une boîte de production. L’avant-première à Marseille a ainsi coûté 1 000 euros. »

Je n’ai pas encore fait les calculs exacts pour Ouvrir La Voix, mais on en est au moins à 20 000 euros de notre poche (« on », c’est moi et mon conjoint qui venons de monter une boite de production et distribution afin de pouvoir distribuer le film). Ça c’est avant la sortie en salles qui va nous coûter au moins 10 000 euros (attaché.e de presse ; affiches, copies de DCP, envois de DCP, locations de salles pour projection presse, etc.). La « dette de l’indépendance » donc et sans aucune assurance d’avoir un retour sur investissement. Le militantisme/la radicalité ne payent pas, il ruinent.

4) C’est pourquoi je fais preuve d’empathie vis-à-vis des racisé.e.s de l’industrie.

Tout le monde n’a pas les moyens de faire des films avec ses fonds propres et la « radicalité » surtout en art est le monopole des privilégié.e.s et/ou kamikazes qui ont la patience et l’endurance pour créer dans la marge, en privilégiant leur indépendance à leur subsistance. Je vous le dis tout de suite, je l’ai fais une fois et je ne le referai pas : j’ai 32 ans, pas une tune d’avance et tout ce qui rentre est engouffré dans le film. J’en ai assez d’être précaire, j’en ai assez de me sacrifier pour la communauté, j’en ai assez de payer deux fois car la TVA et les entrées en salles de tou.te.s les français.es financent le CNC et je dois quand même financer mon film avec mes tunes.

Si nous pouvons apprendre une chose des Afro-Américain.e.s, c’est que l’existence actuelle d’un véritable cinéma d’auteur.e.s noir.e.s vient d’une histoire de conformation/intégration lente des institutions hollywoodiennes. Beaucoup oublient qu’avant d’inventer le « guerilla filmmaking » , Melvin Van Peebles était un vilain militaire US, pilote pour la Air Force et qu’il a d’abord travaillé « for The Man » à Hollywood comme réalisateur de l’hyper problématique « Watermelon Man » , ancêtre du maudit « Agathe Cléry » et toutes les autres comédies moisies d’inversion des rôles. C’est l’année suivant Watermelon Man qu’il réalise Sweet Sweetback Badass Song. C’est parce qu’il a de l’argent de coté grâce à son passage à l’armée et à Hollywood (où il a aussi acquis un réseau) qu’il peut faire un film-pirate. LES CONDITIONS MATÉRIELLES DE PRODUCTION SONT AU CŒUR DES POSSIBILITÉS DE RÉVOLUTION (AU SENS DE TRANSFORMATION RADICALE DE LA SOCIÉTÉ).

C’est bien joli de kiffer le « Che » et de se rêver révolutionnaire, mais faut pas oublier qu’avant la révolution cubaine, le Che était un bourgeois… La liberté n’a pas de prix mais elle a un coût  que tout le monde ne peut pas assumer. Sans la carrière de « gentil noir du cinéma hollywoodien » de Danny Glover (plus grand mécène d’artistes Afro-américain.e.s) ; sans l’argent de celui dont on sait désormais qu’il fut un violeur en série (aka Bill Cosby) pas de Sweet Sweetback Badass Song auquel il a largement contribué financièrement ; sans Oprah Winfrey et tant d’autres, pas de cinéastes comme Ava Duvernay ou Dee Rees, car leur indépendance actuelle est le fruit du travail amorcé il y a près de 4 décennies par celles et ceux qui ont préparé le terrain (souvent dans la consensualité et l’apologie du capitalisme) pour qu’un jour, des cinéastes noir.e.s puissent juste raconter de bonnes histoires. Et même faire des films politiques distribués par Netflix.

5) Je dis souvent que c’est aussi un constat d’échec quand à mon parcours militant qui m’a donné envie de réaliser un film.

Depuis la mise en ligne des Extras d’Ouvrir La Voix, j’ai reçu plusieurs messages de professeur.e.s, d’éducatrices.teurs spécialisé.e.s, d’animatrices d’aumôneries, etc. qui utilisent mes vidéos en classe ou en foyer ou en aumôneries donc. Et je me dis que j’ai enfin trouvé le moyen de ne plus parler qu’aux seul.e.s convaincu.e.s, mais aussi d’arriver à toucher les jeunes qui étaient mon auditoire cible pour le film. Je continue de penser que les radicaux et le militantisme sont essentiels pour tirer le grand public vers une compréhension toujours plus accrue des ravages causés par le blantriarcat, l’hétérosexisme, la transphobie, le validisme etc. Mais pour avoir fait des interventions en collèges, je sais aussi que ces mots n’ont aucun sens pour des gamins de 5e, tout comme ils ne faisaient aucun sens pour mon père. On a besoin de trouver des ponts avec le grand public, d’autant qu’il ne faut pas se leurrer, tou.te.s les racisé.e.s/minoritaires/précaires ne sont pas hyper critiques du gouvernement et/ou du monde cinématographique. Pour les personnes qui ont besoin de « l’excellence noire » et qui croient dur comme fer à la « politique de respectabilité », voir des femmes noires reconnues par l’institution et qui font des discours politiques ouvre une possibilité de sortir de la dichotomie « mauvaise Noire militante » VS « bonne Noire intégrée ».

« On ne fait pas la Révolution en ayant raison tout.e seul.e » est une citation dont je ne connais pas la provenance, mais à laquelle j’adhère complètement. J’ai trop souffert d’appartenir à des milieux militants où tu es méprisée dès que tu ne coches pas toutes les cases de la radicalité : « Vegan. Check. Bois jamais de Coca. Check. Connais la différence entre genderqueer et gender fluid. Check. En fonction des appartenance politiques, adore ou conchie Beyoncé. Check. Chienne de la casse parce que si tu sors de la précarité tu deviens un suppôt de Satan, oups du capitalisme. Check. Etc. Etc. ». Pour infos : j’aime la viande surtout rouge et bien saignante ; je bois du Coca quand j’ai la gueule de bois ; je suis complètement paumée dans toutes les sous-catégories queer ; avant Lemonade, je ne trouvais aucun intérêt musical à Beyoncé mais l’évolution de son personnage public m’intéresse énormément ; enfin, j’ambitionne non seulement de gagner ma vie d’ici à mes 40 ans, mais si possible de vivre confortablement. Je suis donc une vendue et pas du tout « radicool ».

Plus sérieusement, je ne souhaite pas/plus reproduire cette violence liée à un capital culturel partagé par une minorité, qui bien souvent, au lieu d’expliquer dans la bienveillance ce qui est problématique dans tel ou tel propos/comportement, se contente juste de créer de nouvelles normes (celles des « vrai.e.s radicool » donc) et de te juger parce que tu t’épiles les jambes, donc t’es pas assez déconstruite/radicale. En faisant le choix de la création et de l’indépendance pour compléter mon parcours qui pour l’instant n’avait été qu’analyse et déconstruction, je me retrouve donc à aggraver mon cas d’exclue de la « radicoolitude » : je suis désormais PATRONNE !

Et oui, tu ne peux pas distribuer un film commercialement si tu n’as pas de boite de production/distribution, donc qui vient de monter une SAS de production dont elle est la Présidente et dont son conjoint est le Directeur Général ? BIBI !!! Je veux que mon film soit vu et là, deuxième concession, je dois obtenir un visa d’exploitation délivré, je vous le donne en mille… par le CNC ! L’institution qui a refusé de financer mon film donc. Comble de l’ironie, si ce dernier fonctionne en salle, le CNC recevra une bonne partie des bénéfices, mais je ne vais pas boycotter le CNC car sans visa d’exploitation, pas de sortie nationale. Je vais donc faire ma demande de visa d’exploitation et me conformer aux règles, car le rapport de pouvoir n’est actuellement pas en ma faveur. DANS CE CAS PRÉCIS, MA CRITIQUE DE L’INSTITUTION PASSE APRÈS MON DÉSIR DE MONTRER MON FILM AU PLUS GRAND NOMBRE. J’ai pas taffé gratos et à perte pendant 3 ans pour rien !

Où s’arrêtent donc les compromis ? Où commence la compromission ? Comment articuler une posture anticapitaliste à une carrière d’artiste qui ne fais pas de concessions sur le fond ni la forme de son travail au sein d’un système raciste qui me force à créer ma propre économie et donc à me lancer dans l’entrepreneuriat ? Quelle légitimité ai-je à attaquer celles et ceux qui composent avec l’institution quand je sais très bien que je n’aurai pas pu mener à bien mon projet de « guerilla filmmaking » si mon conjoint n’avait pas été un photographe qui non content de pouvoir me soutenir moralement, pouvait me soutenir techniquement et économiquement dans la réalisation de mon film ?

En conclusion, je dirai ceci :

Est-ce que la cérémonie des Césars hier soir a mis fin aux multiples problèmes systémiques (racisme, classisme, sexisme, validisme, transphobie, etc.) dans le cinéma français ? Évidemment que non.

Est-ce que des artistes qui se bouffent des portes et triment minimum trois fois plus que tout le monde depuis des années ont enfin récolté le fruit de leur travail ? Un peu –même si le chemin reste long et que je sabrerai le champagne quand on financera nos long-métrages de fictions non-stéréotypées.

Est-ce que des petites filles noires et arabes qui regardaient la télé hier soir se sont senties super fières et que des vocations vont voir le jour ? Définitivement oui.

Est-ce qu’il est possible de résumer les enjeux liés à la possibilité d’être des artistes racisé.e.s indépendantes et radicales en France, à la cérémonie des Césars ? Je ne pense pas.

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LA RÉAPPROPRIATION DE LA NARRATION, DERNIER RECOURS DES AFRODESCENDANT.E.S LGBTQIA+

Le samedi 28 juin 1969, Silvia Riveira, Miss Major Griffin-Gracy et plusieurs jeunes appartenant à la communauté LGBT de New-York (parmi lesquel.le.s une majorité d’autres personnes trans non-Blanches, dont nombreu.x.ses étaient aussi travailleu.r.ses du sexe) décident de résister au harcèlement policier dont ils/elles sont victimes dans un club new-yorkais nommé : le Stonewall Inn. Les échanges musclés avec la Police se poursuivent toute la nuit et le lendemain, Marsha P. Johnson, « street queen » -comme elle se définit à l’époque- :

 « monte sur un lampadaire et lâche un sac lesté sur le capot d’une voiture de police, brisant ainsi le parebrise »

Source: https://en.wikipedia.org/wiki/Stonewall_riots

Ce geste la fera rentrer dans l’histoire comme étant la première personne à avoir directement visé les policiers lors des émeutes de Stonewall. Elle fondera par la suite le collectif Street Transvestite Action Revolutionaries (STAR) en compagnie d’autres initiatrices drag queen/travesties/trans* des émeutes de Stonewall, en particulier Silvia Riveira. Ces activistes étaient des personnes trans non-Blanches, principalement des femmes Trans* Noires et/ou Latinas et/ou Amérindiennes, la population qui est aujourd’hui encore la plus grande cible d’assassinats.

Ce dimanche 9 août 2015, la militante et artiste interprète Kama La Mackerel l’a encore rappelé, en citant toutes celles qui ont été assassinées ou se sont suicidées depuis le début de l’année 2015 en Amérique du Nord lors de la Marche Trans* de Montréal.

C’est d’ailleurs suite à son intervention que les personnes trans racisé.e.s et leurs allié.e.s ont été invitées à prendre la tête du cortège :

Cette deuxième édition d’une marche visant à donner de la visibilité aux revendication politiques des personnes trans* au Canada a eu lieu en marge des manifestations de la Fierté à Montréal.  Cet évènement avait pour but de rappeler comme le disait les slogans que « La Fierté est politique » et qu’il s’agissait d’une « Manif, pas d’une parade ». En effet, l’accession des gays, des bi et des lesbiennes dans la plupart des pays occidentaux au mariage a eu pour conséquence d’invisibiliser un peu plus les Trans* qui avaient déjà bien du mal à trouver leur place dans un acronyme toujours plus décrié par les minorités. Les reproches qui sont désormais adressés aux mouvements LGBT grands publics relèvent de plusieurs domaines : cissexisme ; racisme ; classisme, etc. Car si les mouvements historiques d’émancipation liés au genre et à l’orientation sexuelle ont vu le jour dans une critique du système capitaliste et du patriarcat. Pour la France on peut citer les Gouines Rouges ou encore le FHAR -Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Leur forme actuelle la plus visible est blanche, cis (personne dont le genre social est en adéquation avec son genre de naissance), masculine et souvent bourgeoise :

Traduction : N’utilisez pas LGBT si vous ne le pensez pas. Dites « les hommes blanc gays » pour que nous autres sachions à quoi nous en tenir.

Prenons pour exemple l’incident qui a le plus récemment révélé les problèmes de racisme au sein des organisations LGBT françaises, à savoir l’affiche proposée par l’inter-LGBT pour illustrer la Marche des Fiertés parisienne, en Avril 2015 dernier :

Le souci principal posé par l’intitulé « Lesbiennes, Gaies, Bies et Trans. Nos luttes vous émancipent » apposé à une image représentant un non-Blanc coiffé d’un bonnet phrygien fut bien résumé par la militante Gwen Fauchois :

« La liste des problèmes suscités par cette affiche est longue. Mais à mon sens, il suffit de dire qu’elle est tout simplement raciste et colonialiste. »

Et donna lieu à de nombreux commentaires ironiques, comme ceux de Myrto, contributrice du magazine l’Echo des Sorcières et qui se définit comme « meuf trans non-binaire racisée »:

« Ma proposition est donc la suivante : ne changez rien à cette affiche, mais changez de nom, histoire d’aller au bout de la dynamique excluante qui fait rire certaines personnes lorsqu’on ose dire « LGBTQI+ » et non pas « LGBT ». Je vous propose le suivant : l’Inter BCBG, l’Inter Blanc Cis, Blanc Gay. »

(LEXIQUE : LGBTQI + Lesbiennes, Gay, Bi, Trans, Queer, Intersex et plus)

Sur les modes de revendication aussi, les ruptures sont nombreuses dans toute la francophonie :

 « Depuis 2007, Pervers/Cité a organisé un mélange de partys de danse, d’interventions politiques et de pratiques artistiques alternatives pour tisser des liens entre les mouvements pour la justice sociale et les communautés queers. Dans un climat où prévalent l’agenda corporatif gai et l’aseptisation homogénéisée des queers, Pervers/Cité tâche de fournir des activités destinées à réanimer les fondements radicaux du mouvement de la Fierté LGBT. »

Et tout comme l’alternative proposée par Pervers/Cité lors des festivités de la Fierté Montréal depuis 8 ans, la Pride de Nuit de Paris a vu le jour cette année avec cette même idée de renouer avec la dimension politique des luttes LGBTQI+ :

« Cette année une Assemblée Générale, composée d’individuEs et organisations (associations, collectifs), a décidé de prendre la rue, le soir, à Paris ce 26 juin 2015, la veille de la « Marche des Fiertés » institutionnelle pilotée par l’inter LGBT et d’affirmer qu’à Paris aussi, il est possible de renouer avec la dimension revendicative de la Pride.

La seule visibilité ne vous suffit pas/plus où vous ne vous y reconnaissez pas?

Vous avez envie d’une autre dimension politique? Eh bien venez l’organiser. »

La bande-annonce de la version hollywoodienne des émeutes de Stonewall a donc été divulguée le 4 août 2015 dans ce contexte de concurrence entre des formes de militance bien distinctes : celles, institutionnelles, qui visent à se rapprocher de la norme blanche et patriarcale. Contre celles, issues du terrain et des minorités, dont les revendications vont du droit au changement d’état civil, à la décriminalisation du travail du sexe, en passant par l’accès à la PMA, le respect de l’intégrité physique des personnes intersexes ou encore l’obtention de titres de séjour. C’est pourquoi le choix de remplacer Marsha P Johnson, une femmes noire trans, par un personnage d’homme blanc cis et gay a pris une dimension hautement politique et symbolique puisque les non-Blanc.he.s de la communauté LGBT se sont vu.e.s, une fois de plus, effacées de l’histoire qui n’aurait pas été écrite sans elles/eux.

Le whitewashing est une pratique courante à Hollywood comme l’avait aussi expliqué Thomas Messias dans Slate :

« Revenons à la définition du whitewashing: il s’agit effectivement d’employer des acteurs blancs là où on aurait dû faire appel à d’autres. Sauf que le réel problème ne réside pas dans le fait de changer la couleur d’un personnage mais dans le fait que cela se produit dans le même sens dans 99% des cas. Cela concourt à renforcer l’invisibilisation des acteurs non blancs, souvent cantonnés à des seconds rôles parfois ingrats. Autrement dit: non seulement on confie peu de rôles d’envergure à des acteurs noirs ou asiatiques, mais on leur vole sciemment les rôles qui auraient dû naturellement leur revenir. »

Dans le cas des émeutes de Stonewall, il s’agit non-seulement de l’invisibilisation des non-Blanc.he.s, mais aussi de celle des personnes trans quand des actrices telles que Laverne Cox semblait toute indiquée pour jouer le rôle principal. La violence de l’effacement des protagonistes historiques de cet évènement est d’autant plus violente que certaines d’entre elles sont encore en vie. C’est d’ailleurs ce qui a incité la bloggeuse Latina trans et lesbienne, Mey, à partir à la rencontre de l’une d’entre elles :

 « La version d’Emmerich de Stonewall, avec son personnage principal masculin, aseptisé, blanc, aseptisé est une insulte à la fois aux légendes qui sont toujours là et à celles et ceux qui sont morts dans la lutte pour non seulement les droits des trans, mais pour les droits de l’ensemble de la communauté LGBTQ. J’ai tendu la main à l’une de ces légendes, Miss Major, pour lui parler de ce à quoi ressemblait vraiment Stonewall et pourquoi ce nouveau film la déshonore ainsi que toutes les femmes de couleur, trans et cis, qui ont travaillé si dur pour nous tirer de là où nous sommes aujourd’hui. Parce que si vous faites un film sur un vrai moment et des personnes réelles portant sur l’histoire, vous pourriez parler à quelqu’un qui était vraiment là. »

Et Miss Major Griffin-Gracy, qui rappelons-le est elle aussi une femme noire trans, du haut de ses 73 ans, n’a rien perdu de sa verve :

« Le fait qu’ils fassent encore cela. C’est tellement douloureux. Qu’en est-il de la vie de tous ces hommes, femmes et trans (…) Qui ne sont pas ici pour censurer cela ? Tu sais? Pour moi, puisque je suis toujours là, je râle et je me plains à ce sujet à chaque occasion que je reçois. Je vais rappeler d’un battement de cils à ces ************ qu’en ce qui me concerne, le T aurait dû venir en premier. »

Il s’agit donc bien plus que d’une question de représentation : c’est la récurrence du recours au principe du « sauveur blanc » qui pose problème. Cette relecture des émeutes de Stonewall entérine cette idée selon laquelle les non-Blanc.he.s en général et les Afro-descendant.e.s en particulier ne seraient jamais les agent.e.s de leur émancipation. Prenons un autre cas où le rôle joué par les Afro-descendant.e.s dans leur libération est systématiquement minoré, voir ignoré : si tout le monde ou presque en France a entendu parler de Victor Schoelcher, qui connaît l’histoire de Toussaint Louverture, de la mûlatresse Solitude et de tou.te.s les résistant.e.s à l’esclavage qui ont conduit à son abolition ? C’est donc bien la question des enjeux politiques de la narration historique que soulève le film de Roland Emmerich, car il s’agit pour les personnes racisées, en particulier trans, de rappeler qu’elles sont les sujets agissant de l’histoire des mouvements LGBT. Qu’elles sont même à l’origine de bon nombre de batailles victorieuses, si ce n’est pour elles, mais au moins pour le reste la communauté et qu’à l’heure d’internet et des caméras HD, elles ne se laisseront pas déposséder de leur histoire.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que les contre-attaque face à cette réécriture de l’histoire ont été bien au-delà des offensives sur Twitter (#BoycottStonewallMovie ou #NotMyStonewall) et sont focalisées sur la promotion de narrations alternatives, centrées autour du point de vue de personnes trans non-Blanches. Dans ce cas précis, la promotion de la campagne de financement participatif pour la réalisation d’un film intitulé: Happy Birthday, Marsha!

 « D’autres adoptent une approche plus positive et soutiennent Happy Birthday, Marsha!, un nouveau film en grande partie écrit, produit et joué par des femmes queer et trans de couleur. Leur but est de raconter une version plus précise de ce qui s’est réellement passé au Stonewall Inn. »

Nous assistons donc à un moment inédit dans l’Histoire où les tentatives de « whitewashing » sont immédiatement questionnées et ce, à l’échelle mondiale. Et c’est ici que cette polémique offre une véritable opportunité de repenser les questions de genre et d’orientations sexuelles dans la communauté LGBTQI+ Afro-descendante mondiale.

Internet et la démocratisation de l’accès aux outils audiovisuels nous permettent désormais d’être en charge de la narration. Aux États-Unis où le communautarisme est non seulement moins stigmatisé par l’État, mais aussi tout à fait assumé par les minorités, une industrie cinématographique afro-américaine a vu le jour dès les années 70 sous l’impulsion de Melvin Van Peebles. Il fut le premier avec son long métrage auto-produit, Sweet Sweetback Badass Song, à centrer la narration autour d’un héros noir qui s’en sort à la fin. Et il fut aussi un pionnier dans la mise en place des quotas, en les appliquant de fait sur ses plateaux de tournage (dans ses équipes, les non-Blanc.he.s devaient représenter au moins 50% du groupe). Spike Lee reprit à son tour ce mode de production et de narration. Et ce n’est donc pas surprenant qu’aujourd’hui, Dee Rees, réalisatrice lesbienne et noire de 34 ans, ancienne élève de Spike Lee à NYU, signe son deuxième long métrage dont les protagonistes sont des femmes noires et queer ! Pariah qui est sorti en 2011, relate la sortie de l’adolescence d’une jeune femme noire de Brooklyn et les difficultés qu’elles rencontre avec sa famille qui découvre son homosexualité. Ce premier film a remporté une pléthore de prix dont celui de la cinématographie au festival Sundance:

Bessie, le biopic sur la vie des chanteuses de blues bisexuelles Bessie Smith et Ma Rainey fut quant à lui diffusé sur HBO le 16 mai 2015 :

L’exemple de Dee Rees montre qu’en dehors d’Hollywood, les narrations alternatives peuvent désormais exister sans être confinées à la confidentialité. Gageons donc que cette nouvelle mise en exergue de la nécessité de prendre nous-mêmes en charge les modes de nos représentations, aura pour conséquence d’attirer toujours plus nombreu.x.ses les queers Afro-descendant.e.s vers les métiers d’auteur.e.s, de journalistes, de scénaristes, de production, de mise en scène et de réalisation. Et grâce aux nouvelles technologies, nous sommes dans une époque où nous pouvons même nous distancier de la focalisation permanente sur les Etats-Unis, afin d’aborder les questions propres à la communauté Afro-descendante, en Afrique et dans toute la Diaspora.

Commençons justement avec deux projets audiovisuels qui sont l’œuvre de groupements d’associations (ce qui explique que leurs titres mentionnent l’Afrique, en général et pas des pays en particuliers) :

1) Idées reçues sur l’homosexualité en Afrique

2) Webseries LGBT in Africa : « Growing up LGBT in Africa » (La Websérie LGBT en Afrique: « Grandir en étant LGBT en Afrique »)

La multiplication des vidéos, articles et même des médias spécifiquement dédies à la communauté LGBTQI+ Afro montrent que la nécessite de maitriser le récit afin d’établir nous-mêmes les conditions de notre émancipation, est en train de se diffuser dans toute la diaspora. Je citerai par exemple le magazine bilingue français/anglais, QZine basé au Burkina Faso :

« Q-zine, est un magazine électronique, par, pour et sur les minorités sexuelles africaines. Nous visons à promouvoir l’inspiration et la création au sein des groupes de minorités sexuelles afin de célébrer, de débattre et d’explorer la créativité et la richesse culturelle de la vie queer en Afrique. »

En France ce sont deux jeunes femmes Thara et Sandra qui ont lancé le magazine électronique Dollystud afin donner de la visibilité et offrir une plateforme aux lesbiennes Afro-descendantes :

« Être une femme, être noire, être lesbienne, Dolly (féminine) ou Stud (masculine), ce n’est pas toujours facile de trouver sa place dans une société qui ne nous représente pas : pas de plateformes dédiées. Tout comme vous nous avons longtemps cherché un magazine, un site, un blog, une page où l’on pourrait retrouver des informations relatives à notre communauté : afro-caribéenne, mais également latine et maghrébine. (…) C’est face à ce constat que nous, deux femmes noires lesbiennes, afro-caribéennes, avons décidé de créer le magazine en ligne dont nous avions toujours rêvé. »

Elles se lancent désormais elles aussi dans le monde audiovisuel avec un projet visant à donner de la visibilité aux lesbiennes Afro-descendantes:

Toujours en France, on peut citer des bloggers qui représentent des médias à seuls, Chronik de Nègre(s) Inverti(s) en fait partie et si les thématiques abordées sont multiples :

« Black Power/ Konsyens Karayib/ Panafricanisme/ Afroféminisme/ Sexualités et genres dissidents »,

il est important de noter que c’est un des sites les plus exhaustif et pédagogique sur les questions trans d’un point de vue d’Afro-descendant francophone :

« Si vous souhaitez en apprendre plus sur ce qu’est le changement de sexe, une première chose à savoir : abandonnez la question du « pourquoi les gens changent de sexe ». Partez du principe que cela existe, cela ne change rien à votre vie personnelle (personne ne vous force à faire du même), et voici une petite ébauche d’informations pour en savoir plus.

  1. Définition

Tout d’abord, on retiendra qu’ici, je considère que « changer de sexe » se joue sur trois niveaux :

le social : c’est le fait de se présenter à son entourage comme « devenant » homme ou femme (le terme devenir est souvent impropre car beaucoup de trans considèrent qu’ils/elles ont toujours été la femme ou l’homme que la société ne voyait pas).

le physique : c’est le fait de faire des opérations et/ou de prendre des hormones pour transformer son corps

le juridique : le fait que la loi reconnaisse ce changement en modifiant l’Etat civil.

On verra que ces trois niveaux de définitions ne sont pas automatiquement liés, et que les embûches sont nombreuses pour passer de l’un à l’autre. »

On voit donc qu’en l’espace de quelques années, les ressources francophones concernant la communauté LGBTQI+ Afro-descendante se sont multipliées, permettant ainsi d’aborder ces sujets dans nos contextes. Et l’espace médiatique n’est pas le seul à avoir été modifié, il suffit pour s’en convaincre de noter la multiplication des festivals de films dédiés aux LGBTQI+ Afro :

Au Canada depuis 2009 et en Belgique depuis 2013 et c’est le festival international des films LGBT Afro-Caribéens, Massimadi, qui permet de faire vivre à l’écran la diversité des narrations et des représentations documentaires et fictionnelles de la communauté LGBTQI+ Afro.

En Autriche, c’est le collectif Black_Women*_Space qui lance :

« Fin septembre 2015 (…) à Vienne The Black Her*Stories Project – le premier festival de cinéma féministe noir-queer.

Le festival de cinéma sera réalisé à travers le projet The Black Her*Stories Project (financé par la WIENWOCHE 2015, un festival culturel à Vienne). Il s’agit d’un projet dans lequel les réalités révolutionnaires noires-queers seront rendues visibles pour raconter et transmettre Black Her*Stories.
(…) À plus long terme, nous voulons créer une archive durable, qui sera complétée en outre sur notre site de web http://blackwomenspace.com/. Ainsi nous voulons créer l´accès à toutes sortes des films féministes noirs-queers. »

Considérons donc la polémique mondiale suscitée par la version de Roland Emmerich des émeutes de Stonewall pour ce qu’elle est : un rappel de la nécessité politique pour les LGBTQI+ Afro-descendant.e.s de se réapproprier la narration. D’abord dans le but de pouvoir transmettre nos expériences, ensuite pour affirmer nos existences et enfin, pour ne plus jamais être effacé.e.s de l’Histoire.

ÉMULATION OU COMPÉTITION: APPRENONS À JOUER COLLECTIF

Je réalisais il y a peu que je me suis de nouveau laissée aller à un de mes vieux travers : le goût de la compétition. Il faut dire que pendant longtemps, c’est un désir revanchard qui m’a animée et sauvée de la dépression. Je voulais prouver que les enfants adoptés ne devenaient pas tous des cas sociaux, je voulais devenir l’opposé de mon frère et j’entrepris donc de réussir partout où il avait abandonné : la musique, le sport, les études. Je voulais prouver que non seulement les Noir.e.s n’étaient pas moins intelligent.e.s mais au contraire, être toujours la plus érudite et en tête de classe. Cette obsession de la revanche et de l’excellence m’a d’abord portée : j’ai pu sortir de ma campagne quand j’ai été « détectée » vers 12 ans et que je suis partie jouer au Bron Basket Club (BBC), enfin, la ville et la rencontre avec la NoirAbie.

Le basket m’emmena jusqu’aux États-Unis où je fis mon premier voyage en avion ET non accompagnée par mes parents pour rendre visite à la famille d’une amie dont le père, basketteur professionnel et longtemps mon mentor, avait décidé de me faire découvrir l’univers afro-américain. Comprenant que je n’excellerai jamais en musique, j’abandonnai au profit du basket, non sans avoir passé six années à pratiquer le solfège et trois années le cornet à pistons. Quand à l’école, je connaissais la consécration à 17 ans quand aussitôt le bac en poche, j’entrais à Sciences-Po Lyon. À cette époque, je jouais encore en Nationale 3, toujours au BBC et je découvris brutalement le côté obscur d’une vie basée sur la compétition : je ne faisais rien pour moi. Mon seul moteur était : contre le reste du monde ! Et ayant atteint la plupart de mes ambitions d’enfance, je me retrouvais complètement démunie.

Je ne savais ni ce que j’aimais vraiment, ni qui je voulais devenir. J’avais passé tellement de temps à chercher à (me) prouver ma valeur que je n’avais jamais songé à mes goûts et aspirations profondes. Peu après, je devenais majeure et allais voir mon dossier à la DDASS, ce qui acheva de me retourner le cerveau. Je réalisais que toutes mes connaissances, ma détermination et mon acharnement à dominer et transformer mon corps ne seraient jamais des distractions suffisantes. Comme tou.te.s les autres enfants né.e.s sous X avant moi, j’avais le cœur brisé.

Marianne Jean-Baptiste

Marianne Jean-Baptiste

Et malgré tous mes efforts pour (me) prouver que j’étais différente, je pétais les plombs. J’arrêtais le basket en compétition, me rasais la tête, entrais dans une longue période fêtarde à tendance auto-destructive, j’en passe et des pires. Commençait ainsi un long chemin de désapprentissage de ce qui m’avait d’abord aidée et commençait alors à me bouffer de l’intérieur : l’esprit de revanche et de compétition. Si je suis aujourd’hui capable de le formuler clairement, c’est (certes grâce aux séances chez le psy) mais aussi grâce à une vidéo d’une conférence d’Albert Jacquard. Vous l’aviez pas vue venir celle-là, hein?! Mon non plus, j’avoue. Dans cette conférence sur l’enseignement scientifique à l’école que je découvris en allant voir jouer un pote au théâtre, il y de cela deux ans, Albert Jacquard explique la différence entre l’émulation et la compétition et ce fut une des grandes épiphanies de ma vie (à partir de 37’01):

« La compétition c’est rencontrer l’autre en ayant le désir de l’emporter sur lui, l’émulation c’est rencontrer l’autre en se disant, y’a des choses qu’il fait mieux que moi, et bien je vais lui demander de m’aider à les faire mieux que moi. C’est ça qui permet de s’améliorer soi-même.»

Cette notion de rencontre de l’autre plutôt que de domination de l’autre m’a changée la vie. Par exemple, dans le monde militant, les discussions visent plus souvent à convaincre qu’à faire évoluer notre propre façon de pensée. Il s’agit de prouver au camp opposé que l’on a raison et plutôt que d’écouter ce que les autres ont à dire ou voir comment cela peut s’intégrer ou non à notre propre pensée, on cherche avant tout à les dominer. On patiente jusqu’à notre tour de parole en préparant une réponse dont on espère qu’elle va clore le débat, ce qui est tout, sauf une rencontre. Et c’est une des raisons pour lesquelles je me suis tournée vers l’écriture et l’art en général. Mon travail artistique est politique en ce sens qu’il questionne la vie de la cité et qu’il me permet d’afficher ma subjectivité.

Mais ça reste une proposition, idem pour les articles de journaux, j’offre mes opinions, on est pas obligé.e.s d’adhérer. Ce qui me plait le plus dans l’art c’est la place laissée à l’interprétation, à la discussion et surtout au temps long. En ce qui me concerne, il est rare que j’aie des épiphanies brutales.

Epiphany

La plupart des opinions que je me suis forgées sont la conjonction de films, conférences, pièces de théâtres, discussions avec des ami.e.s, morceaux de musique, visites d’expos, voyages, etc. Et un jour, toutes ces expériences et bribes de réflexions s’agglomèrent, me permettant ainsi de faire ma propre opinion. C’est finalement ce à quoi j’aspire aujourd’hui: faire partie des multiples clics qui mènent au déclic -ou pas, dans 1 mois ou dans 10 ans, ça ne m’appartient pas et m’importe peu. Une œuvre, qu’il s’agisse d’un film, d’un texte, etc. n’a qu’une puissance de suggestion, c’est à la personne qui la reçoit de décider ce qu’elle en fait et c’est le type de rapports que je préfère désormais entretenir avec autrui.

Et si j’écris tout ceci aujourd’hui c’est que j’ai réalisé il y a peu que la précarité des conditions de réalisations de mon film m’a amené à retomber dans mes vieux travers. Car le goût de la compétition, c’est finalement l’expression d’une insécurité : la peur de ne pas y arriver, de ne pas être assez douée, de se voir dépossédée de son travail/de ses idées. Ces insécurités sont souvent fondées. Par exemple, j’ai été victime de plagiat concernant mon film ou des textes et j’ai aussi connu les tentatives d’OPA sur un scénario par une boîte de prod plus dotée en fonds et en avocats que moi, etc. Mais souvent (et c’est aussi mon cas), c’est le stress et l’angoisse de ne pas y arriver soi-même qui nous pousse à nous sentir menacé.e.s par le travail de nos consoeurs. Je pense que cette insécurité est renforcée par l’intériorisation de l’image du ou de la « Noir.e d’exception ».

THERE CAN BE ONLY ONE

THERE CAN BE ONLY ONE

Nous apprenons dès le plus jeune âge qu’il n’y aura pas de place pour tout le monde, un « Harry Roselmack », une « Audrey Pulvar », une « Aïssa Maïga », une « Christiane Taubira »… Bref dans tous les domaines/métiers/grandes écoles, un.e Noir.e peut arriver à contourner le plafond de verre, mais pas plus, sinon ça devient communautaire ou « ghetto ». À titre personnel, je fus « la Noire » de ma promo à Sciences-Po Lyon, « la première Noire » de l’équipe d’agents d’accueil de l’Auditorium de Lyon -qui engageaient pour la 1ère fois une Noire et un Arabe après s’être faits taper sur les doigts pour leur manque de diversitayyy-, « la première serveuse noire » d’une brasserie chic dans le Marais, etc., etc.

Nous apprenons donc la concurrence intra-communautaire dès le plus jeune âge, si tu veux être « la Noire » de la boîte/école/série télé, évite d’être solidaire des autres Noir.e.s qui pourraient te piquer la seule place allouée à votre groupe. Pire encore, nous sommes si aliéné.e.s qu’une fois la porte passée, nous la refermons derrière nous, entraînant ainsi notre disparition programmée. Le principe même de la/le Noir.e d’exception, c’est qu’à la minute où vous êtes coopté.e par le monde blanc et acceptez de couper les ponts avec la communauté noire, vous êtes mis.e en position d’extrême précarité : soit vous jouez le jeu de la blanchité et rejoignez le camp de celleux qui « lavent plus blanc que blanc » pour conserver votre place ; soit vous serez évincé.e dès qu’un.e nouvelle Noir.e d’exception apparaitra sur le marché, car après vous être coupé.e de votre communauté, qui pour vous soutenir quand la blanchisserie n’est plus intéressée ?

Cette idée que faire nombre n’est pas une force mais une menace est au cœur de ce qui empêche la communauté noire française de s’imposer dans l’espace public et politique. Qu’on s’entende bien, je ne dis pas qu’on doit tout accepter de la part de la communauté parce que nous sommes Noir.e.s. Ce que je dis c’est que nous devons réfléchir à comment nous émanciper ensemble. Former des réseaux, des syndicats (dans le monde du ciné/spectacle par exemple), bref créer des coalitions qui nous permettent d’avoir voix au chapitre, pas parce qu’on est la dernière saveur exotique du moment, mais parce qu’on fait partie du paysage politique et qu’on possède des moyens de pression (le boycott par exemple, qui n’a d’intérêt que s’il est largement suivi).

Fatou Diome_France 2

Et c’est cette dimension de responsabilité vis-à-vis de la communauté que je souhaite remettre à l’ordre du jour chez les Noir.e.s qui ont du pouvoir, même minime, à commencer par moi. Il est des pratiques qui doivent cesser et d’autres dont on peut s’inspirer (car si je n’idolâtre pas les Etats-Unis, je dois reconnaître que les pratiques de solidarité intra-communautaire ont fait leur preuve chez les Afro-américains). Voici la liste que j’ai décidé d’appliquer : elle est non-exhaustive, va évoluer tout au long de ma vie et peut être adaptée en fonction des activités de chacun.e :

1) Je ne participe pas à la précarisation de ma communauté

Ce qui signifie que lorsqu’on atteint un certain degré d’autonomie financière et de confort dans sa vie (ce qui sera bientôt mon cas, je l’espère): on ne file pas des stages non-rémunérés aux sistas et aux bros ; on ne fait pas des événements à des prix d’entrée excluants, etc. Par exemple, pour mon film qui est fait en mode pirate -car je le rappelle : je suis une assistée, je n’ai pas d’argent à moi-, je n’ai sollicité que des personnes qui ne sont pas précaires puisque je leur demande de travailler gratuitement. J’ai fait ce choix bien qu’il me rende difficile mon second principe.

2) Je réalise des films avec une équipe paritaire et dans laquelle plus de 50% des technicien.ne.s, prod, etc. sont non-Blanc.he.s.

On s’en sortira ensemble et ça commence par on se sortira de la précarité ensemble. À compétences égales, je favoriserai systématiquement les non-Blanc.he.s, c’est ce que j’appelle : LES QUOTAS PAR LE BAS. Quand nous avons les moyens d’enrayer la discrimination à l’embauche, c’est à nous de donner la priorité aux nôtres.

3) Je demande à être interviewée par des journalistes non-Blanc.he.s

Toujours le même principe : faire travailler les membres de ma communauté ET confronter les rédactions à la blanchité de leurs équipes. LES QUOTAS PAR LE BAS

4) Je ne m’attribue pas et/ou ne participe pas à l’invisibilisation du travail des membres de ma communauté

Les bloggeuses, militant.te.s, chercheur.e.s, journalistes, non-Blanc.he.s, se font régulièrement voler leurs travaux et/ou exploiter. Donc quand j’écris un papier pour lequel je suis rémunérée (essentiellement Slate) et même pour mon blog, je prends soin de vérifier avant de publier si d’autres n’ont pas déjà abordées ces questions. Ainsi je peux les citer et contribuer à la reconnaissance de l’importance de leur travail. NOUS DEVONS CÉLÉBRER ET RELAYER LE TRAVAIL DES NÔTRES.

RAPPEL : Il y a de la place pour tout le monde et chacun de nos points de vue sont uniques, plus nous sommes nombreu.x.ses à aborder les mêmes sujets, mieux c’est !!!

5) Lorsque je suis invitée à prendre la parole, j’incruste d’autres non-Blanc.he.s

Quand on me contacte pour un événement/conférence/colloque, j’essaie d’incruster le plus de personnes concerné.e.s possibles dans le panel. Pas seulement parce que c’est plus cool d’intervenir avec des potes. Mais surtout pour empêcher la perpétuation du mythe de la Noire d’exception et dans mon cas, ne pas devenir « le visage de l’Afroféminisme » car les médias mainstream adorent réduire un combat collectif à des individualités.

6) Lorsque je suis invitée à prendre la parole pour un événement/conférence/colloque et que je ne peux pas participer : JE FILE LE PLAN À D’AUTRES PERSONNES CAPABLES D’INTERVENIR.

Même argument que précédemment.

7) I am my sister’s keeper

Lorsque je suis invitée à prendre la parole pour un événement/conférence/colloque, avec des plus jeunes/inexpérimenté.e.s dans la prise de parole publique, je m’assure qu’elles ne se fassent pas arnaquer. Le défraiement (transport et bouffe) est le minimum ; une conférence se prépare, c’est un travail, un travail mérite salaire, donc les interventions gratuites ne sont pas un dû et demander à être rémunérée n’est pas une incongruité, c’est NORMAL.

8) FUCK YOU, PAY ME

Je ne suis pas en quête de validation par le monde blanc, je ne suis pas Saint François d’Assises, bref, je ne travaille pas gratuitement : vous avez déjà accès à mon blog, mes articles sur Slate, mon FB, mon Twitter et bientôt mon film. Tout ça c’est déjà CADEAU. Ce n’est pas en me tapant dans le dos ou en m’envoyant des MP pour que je vous explique la vie que vous m’aidez. C’est en faisant votre part du boulot, en soutenant et diffusant mon travail et surtout en ne me demandant pas de travailler gratos pour vous.

Voici les quelques principes de bases que je m’efforce de suivre car comme le dit le proverbe « Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ». Je suis la première à déplorer le manque de solidarité intra-communautaire et empêtrée que j’étais dans les soucis propres à mon projet, j’ai négligé ceux des autres. Et c’est cette constatation qui a motivé cet article donc l’heure est à la célébration des réalisatrices Afro-descendantes, de France et d’ailleurs!!!

Commençons par la seule réalisatrice (noire et française) de films de fictions et qui malgré (ou devrai-je dire grâce) à son talent a disparu du paysage audiovisuel français. J’ai nommé : EUZHAN PALCY ! N’est-ce pas emblématique de notre pays que celle qui gagna un César du meilleur film en 1989, pour « Rue Cases Nègres » :

ait poursuivi une carrière brillante aux États-Unis, tout en étant connue que d’une minorité en France ? Fait d’autant plus incroyable qu’elle est la première réalisatrice noire à avoir eu un long métrage produit à Hollywod. ET la SEULE femme à avoir dirigé Marlon Brando -dans Une Saison Blanche Et Sèche– film qui valut deux nominations à ce dernier, pour un Oscar et un Golden Globe. Il aura fallu la fantastique initiative de la grande réalisatrice et « joueuse collective » Ava Duvernay pour raviver les mémoires francophones sur l’existence et la grandeur de Mme Palcy, entre autres.

Ava Duvernay_Our narrative

En effet, le 27 mai, conjointement à la plateforme AFFRM (African American Film Festival Releasing Movement/ Mouvement Afro-Américain de diffusion de Films), Ava Duvernay a lancé un « Rebel-A-Thon, » de 12 heures. Il s’agissait d’une conversation entre 44 réalisatrices/réalisateurs issus de la diaspora Afro et leur public, dans le cadre d’une grande campagne pour améliorer la diversité dans l’industrie cinématographique. Cette initiative communautaire, d’échanges d’informations sur les techniques d’écriture, réalisation et production de films est une grande première. Et sur la page d’accueill d’AFFRM on peut lire : « TOGETHER WE ARE STRONG » (Ensemble nous sommes forts) car cette plateforme est financée par le public qui rend ainsi possible la diffusion des films réalisés par des auteur.e.s Noir.e.s. Si vous avez raté cette excellente initiative, vous pouvez lire ce Storify.

J’appréciais déjà Ava Duvernay avant, mais alors là, la réalisatrice de Selma a achevé d’entériner mon admiration et mon soutien pour sa personne. C’est donc dans l’esprit d’#ARRAY que je vous offre une séquence : CÉLÉBRATION DU TRAVAIL ACCOMPLI PAR MES SISTAS.

La réalisatrice noire et francophone dont j’admire le plus le travail est : ALICE DIOP. Elle est la réalisatrice de Les Sénégalaises et la sénégauloise et d’un de mes films préférés : La Mort de Danton. Un documentaire somptueux qui vaut tous les livres de sociologie sur le déterminisme social :

Il y a aussi les sœurs KANOR: VÉRONIQUE et FABIENNE dont je connais moins le travail, lacune que je m’engage à combler dès que j’ai un peu de temps.

Enfin, même si je ne m’inscris pas dans la mouvance négro-nationaliste et que je suis fermement opposée au recours systématique à la parole des « spécialistes blanc.he.s de la question noire », je salue le travail d’ISABELLE BONI-CLAVERIE: Trop Noire pour être française. Ce film sera diffusé sur Arte le 3 juillet et je sais d’expérience que s’il ne faisait pas une place importante aux Blanc.he.s, il aurait eu moins de chances d’être diffusé à grande échelle (la télévision française est loin d’être prête pour un film en non-mixité noire). Il est donc nécessaire que plusieurs voix s’élèvent sur les mêmes sujets et avec des approches différentes, puisque l’essentiel, c’est d’occuper le terrain. SOYONS DONC DEVANT ARTE LE 3 JUILLET !!!

Les réalisatrices noires d’Europe commencent à être beaucoup plus visibles et surtout à aborder les questions qui nous concernent, à commencer par la brillante Cecile Emeke, qui a commencé à exporter son concept « Strolling » en France, qui devient donc « Flâner » et si vous ne l’avez pas vu voici les liens :

Ep1:

Ep2:

Ep3 :

Ep4 :

Tout son travail est d’autant plus remarquable qu’elle s’est parallèlement lancée dans la fiction avec Ackee & Saltfish et qu’elle met aussi en vidéos des poèmes, c’est d’ailleurs l’oeuvre que je préfère :

Bref, une jeune réalisatrice Afro-descendante, britannique et qui met sons travail au service de la diaspora européenne (car il semblerait qu’elle va faire voyager Strolling dans toute l’Europe). Comment ai-je pu ne pas en parler pendant aussi longtemps ?!!! J’ai un peu honte, mais mieux vaut tard que jamais.

Amma Asante, toujours en Grande-Bretagne, a réalisé un film d’époque, avec costumes et tout le toutim intitulé : Belle. C’est une très belle adaptation d’une histoire vraie, celle de la fille métis «illégitime » d’un aristocrate anglais et de son émancipation au sein d’une société raciste et sexiste. Un savant mélange de politique et d’histoire d’amour, autant vous dire que mon côté fleur bleue a kiffé.

Voilà donc ce sur quoi je voulais m’arrêter car je rêve du jour où nous serons capables de nous retrouver, comme le font les réalisatrices et actrices noires lors de la semaine des Oscars et ce depuis plusieurs années, lors du dîner organisé par la comédienne Alfre Woodard

Black Women In Cinema Rock

Black Women In Cinema Rock

En ce qui me concerne, nous n’avons pas besoin de sponsors et des flonflons américains, ça pourrait complètement se faire autour d’un combo allocco/poulet 😉 Ce que j’admire et que j’envie c’est cette capacité à se rassembler et à célébrer nos accomplissements ENSEMBLE.

Je m’excuse encore d’avoir tant tardé et j’espère que de la même façon que je m’engage à être le changement que je veux voir dans le monde comme dirait l’autre, j’espère que notre communauté saura à terme s’inspirer des meilleurs traits de la culture Afro-américaine, à savoir, se serrer les coudes et célébrer le travail des nôtres. À quand un média afro-français pour proposer des listes de films réalisés par des femmes noires pour égayer votre samedi soir ?

50 Essential African-American Independent Films

CULTURE

Flavorwire

While there are still too few African-American voices being recognized in Hollywood, recent films like Ava DuVernay’s Selma and Spike Lee’s Da Sweet Blood of Jesus speak to a vital tradition of black independent filmmakers. Even controversial creators like Tyler Perry hail from a long line of filmmakers that includes the directors and stars of the « race films » of the 1920s and 1930s. Many pioneering African-American directors, like Melvin Van Peebles and Julie Dash, were trailblazers who found money for their fiercely idiosyncratic visions. They defied expectations and proved that there was an audience for films about black characters as told by black artists.

From now until February 19th, New York’s Film Society of Lincoln Center hosts Tell It Like It Is: Black Independents in New York, 1968 – 1986, an exhaustive survey of unsung movies about African Americans. In celebration of the retrospective and Black History Month, Flavorwire…

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Le nerf de la guerre ou la guerre des nerfs: la politique de financement du CNC (Centre National de la Cinématographie)

Cette histoire commence il y a environ deux ans quand je travaillais sur un scénario de programme court avec mon Angelica et 3 autres comédiennes. Il s’agissait d’une série humoristique, plus précisément une satire des magazines féminins mettant en scène 5 femmes qui se confrontaient aux injonctions des dits magazines. Il y était question de pilule, de harcèlement de rue, de carrière, de sexe etc. L’idée était de faire un programme qui passe le « Bechdel Test », à savoir un film/série où le personnage principal est une femme qui a une conversation seule avec une autre femme et cette conversation n’a pas trait aux hommes. Dykes_to_Watch_Out_For_(Bechdel_test_origin)

Copyright: Alison Bechdel (Dykes To Watch Out For)

Ce fut le début de ma confrontation avec l’institution audiovisuelle BLANCHE et souvent MASCULINE française. Je vous passe un rendez-vous mythique où un producteur m’explique que le personnage de la lesbienne noire et sommelière n’est vraiment pas réaliste. Alors qu’évidemment, n’ayant qu’une imagination très limitée, nous étions parti-e-s de nous-mêmes pour créer les personnages. Étant pansexuelle et ayant managé un bar à vin en Australie, je me sentais pour le moins réelle, avant de découvrir par le biais de ce producteur que je n’étais qu’une projection de l’univers anglo-saxon des séries. Moment de solitude n°447 899.

Mais le plus bel instant, « what the fuck »?!! fut certainement cette lettre de refus d’aide au financement du CNC (Centre National de la Cinématographie) qui nous expliquait que Médias Tartes, notre programme, était potentiellement… sexiste!!! Et oui, 5 femmes qui parlent de thématiques propres aux femmes, c’est vrai que c’est un peu du communautarisme féminin, du racisme anti-hommes, bref du sexisme, quoi!

COUV medias tartes

Je me promettais donc de ne plus jamais demander de l’argent au CNC puisque ma production la plus consensuelle et grand public leur semblait déjà problématique.

En avril de cette année, je passais une première « annonce » sur Twitter afin de rencontrer des femmes noires souhaitant participer à un documentaire politique sur nos identités et la nécessité de faire entendre nos voix. Ce dimanche, j’aurai terminé le tournage. Il m’aura donc fallu 9 mois pour boucler ce projet. Mon compagnon Enrico est photographe et vidéaste, ma pote Coralie est camérawoman pour France Télévisions. A nous trois, nous formons une équipe de chic et de choc 😉 Nous utilisons le matériel d’Enrico et je fais bosser mes deux cadreur-se-s/monteur-se-s gratuitement en dehors de leurs emplois du temps déjà bien chargés. De mon côté, je travaille 4 soirs par semaine dans un restaurant car je savais qu’il n’y a rien à attendre de l’institution.

Néanmoins, il y a quelques semaines, une amie productrice m’encourageait à demander l’aide à l’écriture du CNC, en me disant que les temps avaient peut-être changé, qu’après Bandes de Filles, un documentaire sur les femmes noires avait ses chances, etc, etc. Je finissais par céder et pondre une demande d’aide à l’écriture. Aujourd’hui j’ai donc reçu le refus du CNC pour la dite aide. Comme je viens de vous le dire, le tournage est terminé et je savais dès le départ que je n’aurai pas ce financement; je l’ai avant tout demandé pour pouvoir me servir de ce refus comme illustration de ce qui ne fonctionne pas dans ce pays.

La position du CNC s’inscrit à merveille dans le contexte actuel de confiscation de la parole noire. La réalisatrice de Bande de Filles est blanche, la réalisatrice de la trilogie documentaire « Nous, Noires et Françaises », Lorène Debaisieux est blanche, Brett Bailey est blanc. Toutes ces personnes reçoivent des subventions de l’Etat pour mettre en scène des Noir.e.s, dans des créations misérabilistes et/ou exotisantes. Sans parler du ridicule d’un titre comme celui de Lorène Debaisieux, vous m’imaginez en train de réaliser un documentaire qui s’appellerait: « Nous, Blanches et Périgourdines »? Ce serait drôle, n’est-ce pas?

Car contrairement aux artistes Blanc.he.s à qui l’on accorde de fait la capacité d’élévation vers l’universel, nous les Noir.e.s qui voulons travailler sur l’identité noire, sommes soupçonné.e.s de faire du « communautarisme », du « racisme inversé », pendant que les Blanc.he.s sont encensé.e.s d’office, même s’illes ne font que ressasser des clichés éculés sur les Noir.e.s tout en étant jamais questionné.e.s sur leur place dans leurs créations. Illes sont des artistes, des être humains, des enfants du monde… Ils sont la norme et la grandeur de la norme c’est qu’elle ne se questionne pas et surtout qu’elle n’est pas remise en question.

Le simple emploi du terme Blanc.he.s pose problème car si nous sommes des Noir.e.s, c’est avant tout dans le regard du Blanc, qui lui ne se voit pas Blanc mais normal. Et la norme blanche est par conséquent la seule à être créditée d’une rationalité, d’un recul et d’un détachement sur les questions raciales tandis que Nous, auteur.e.s, réalisatrices-teurs, metteur.e.s en scène Noir.e.s sommes réduits à notre altérité, notre proximité avec le sujet, notre émotion, bref notre incapacité intrinsèque -supposée- à interroger notre propre condition.

Je vais désormais chercher des financements européens et canadiens, puis je me tournerai en dernier recours vers le crowdfunding. Mais je tenais à exprimer ma lassitude. J’ai 30 ans et totalise désormais 12 ans de double-emplois, d’abord les temps plein pour vivre pendant mes études puis les temps partiels pour survivre en tant qu’artiste qui refuse d’édulcorer son propos pour être accepté.e par l’institution.

L’argent étant le nerf de la guerre, un des piliers du système raciste français est de ne pas favoriser la création non-Blanc.he. J’ai appris ma leçon et je fais un film avec mon argent (et surtout celui que j’ai emprunté à mon compagnon, mes parents et mon meilleur ami, si je suis tout à fait honnête – ce qui nous ramène à la question du compromis patriarcal).

J’aimerai savoir que je suis jugée sur la qualité de mon travail et considérée comme une artiste à part entière, mais non, dès que l’oublie, l’institution a tôt fait de me rappeler que je ne suis qu’une Noir.e. Je vous l’écris ici pour garder une trace: CE FILM SORTIRA EN SALLES, sans le CNC mais grâce à mon talent et ma persévérance.

Et je vous laisse avec mon « mantra » anti-désespoir:

« Did you want to see me broken?Bowed head and lowered eyes?

Shoulders falling down like teardrops, Weakened by my soulful cries? (…)

You may shoot me with your words, You may cut me with your eyes, You may kill me with your hatefulness,

But still, like air, I’ll rise. (…)

Out of the huts of history’s shame I rise

Up from a past that’s rooted in pain I rise

I’m a black ocean, leaping and wide, Welling and swelling I bear in the tide. (…)

Leaving behind nights of terror and fear I rise

Into a daybreak that’s wondrously clear I rise

Bringing the gifts that my ancestors gave, I am the dream and the hope of the slave.

I rise I rise I rise »

Maya ANGELOU