NÉNÉ LE BOURRU

Ce texte est une version un peu plus longue et accompagnée de photos du texte que j'ai lu lors des funérailles de mon père, ce lundi 28 septembre 2015. Ses instructions à ma mère étaient claires et à son image: "Quand je serai mort, tu me fais brûler et tu jettes mes cendres dans le jardin". On a beau ne pas être conventionnel.le.s dans ma famille ; ça  nous semblait indélicat de ne prévenir personne et de ne pas offrir aux gens qui l'ont connu une occasion de lui dire au revoir. Nous avons donc fait une cérémonie minimaliste, et qui je pense aurait été à son gout -d'autant plus qu'on a choisi de faire rentrer son cercueil au son de Johnny B. Goode de Chuck Berry! J'ai contourné son refus de "grand discours larmoyant ou de résumé de sa vie", en parlant de notre relation. J'ai un peu pleuré mais presque pas, conformément aux instructions.

Un jour dans un documentaire, un des intervenants disait : « Comprendre, c’est pardonner ».

J’en ai longtemps voulu à mon père car je n’arrivais pas à accepter que notre relation ne serait jamais ce que j’aimerai qu’elle soit et qu’il ne deviendrait jamais ce que je considérais comme étant le père idéal. Ce dont je suis le plus fière aujourd’hui c’est d’avoir grandit à temps pour l’accepter et l’aimer tel qu’il était et pour que nous nous séparions en bons termes. Je vais donc vous parler de comment j’ai appris à comprendre mon père et cette histoire se déroule en trois parties.

PART 1 : MON PÈRE, CE HÉROS

Bien avant Brangelina, Madonna et toutes les stars hollywoodiennes qui ont cédé à la mode des familles « arc-en-ciel » ; Néné le Bourru, de son petit nom au boulot ; Capitaine Haddock pour mes copains du lycée, a adopté deux enfants noirs. À la campagne lyonnaise, dans la fin des années 70, début des années 80, c’était comment vous dire… pas commun ! Surtout pour quelqu’un qui aimait entretenir son image d’homme bougon, un peu rustre. Si vous avez connu mon père, vous savez qu’il était le roi de la mauvaise prononciation des mots. Plus jeune, je pensais qu’il ne retenait rien et ça m’énervait. En vieillissant, j’ai compris qu’il le faisait exprès et que c’était sa façon de montrer qu’il se foutait des conventions. D’ailleurs, qui que vous soyez, le traitement que le René vous réserverait serait le même. Et si ce n’était pas un bon jour, je peux vous assurer que vous alliez être bien reçus !

Mais pour en revenir à la phase idyllique de notre relation, je dirai que comme Maman vous l’a raconté, dans ma petite enfance, quasiment jusqu’au collège, mon père était mon meilleur pote.

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Déjà parce que bien avant que les « nouveaux papa » soient à la mode. Comprenez, les pères qui s’occupent de leurs enfants. René s’occupait de nous.

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Il ne travaillait pas l’après-midi donc il venait me chercher chez la nourrice ou à la garderie pour que je fasse ma sieste à la maison. Et comme ma maman était très occupée par son travail d’institutrice, mon frère et moi passions beaucoup de temps avec mon père.

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Il participa à tous mes anniversaires où selon la règle imposée par maman : « Tu invites tout le monde ou tu n’invites personne ». Toute ma classe envahissait la maison et des nuées d’enfants se précipitaient tous les ans sur lui pour jouer. Vous pouvez voir qu’il se pliait avec joie à l’exercice.

Même si ma mère a assuré la majorité des trajets aux entrainements de basket, papa s’occupait souvent des trajets du soir et à eux deux, ils n’ont quasiment jamais manqué un de mes matchs, en douze ans de pratique. Idem pour le solfège, la trompette et tout ce qui pouvait me faire plaisir. Ils étaient là, pour les entrainements, les répétitions, les concerts, les matchs, papa en tête de mon fan club. Et aussi grand responsable de mon amour pour le rock’n’roll et le disco, car dans son Express pourrit qui sentait la Gauloise brune froide, on écoutait radio Nostalgie à fond. Bien entendu, à l’époque, je n’aurai jamais admis que ça me plaisait, mais aujourd’hui je peux reconnaitre que ces trajets en voiture font partie des rares bons souvenirs de mon adolescence.

Papa était tellement en avance sur son temps que je croyais, une fois arrivée à l’université, que tous les hommes participaient aux tâches ménagères… Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir que j’avais grandit dans une famille à part, où garçon et fille, mari et femme faisaient tout. (Ou presque, papa a été bannit du repassage car il était vraiment trop mauvais.)

Bref, mon père aimait tellement jouer les rustres que même moi à un moment de ma vie, j’avais oublié à quel point il était plus complexe et subtil que son image de mec bougon.

PART 2 :  LA GUERRE EST DÉCLARÉE

Cette première phase pleine de joie et d’amour a été suivie d’une phase à l’extrême opposé du spectre émotionnel qui a été d’autant plus problématique que si l’on se souvient peu de la période entre ses 0 et ses 5/6 ans ; on se souvient très bien de son adolescence. Je m’appesantirai le moins possible sur cette période car elle était moche. Elle a coïncidé avec la maladie de ma grand-mère et un changement brutal de la personnalité de mon père. Il était devenu si taciturne et parfois carrément méchant que j’en étais même venue à douter de son amour pour nous, ses enfants. Car c’est une autre des singularités de mon père : s’il pouvait être insupportable, y compris avec maman, c’était quand même avec elle qu’il ne dépassait jamais les limites. Papa a toujours été, sans aucune équivoque possible, absolument amoureux de maman.

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Il a d’ailleurs eu tellement peur de manquer l’anniversaire de leurs 30 ans de mariage qu’il lui a offert un bijou, l’année des 29 ans ! Et même si lui et moi avons été en guerre ouverte pendant une bonne dizaine d’année, c’est à lui que je dois mon coté fleur bleue. J’ai toujours considéré que ça ne valait la peine d’être en couple un jour, que si je rencontrai quelqu’un qui pouvait me témoigner autant d’affection, pendant autant d’années que mon père a aimé ma mère. Un autre de leurs sketchs de vieux couple que j’affectionnais était le « cette année, pour Noël ou les anniversaires, on ne se fait pas de cadeau ». C’est toujours papa qui faisait cette proposition, et quasiment à chaque fois, maman tombait dans le panneau. Deux semaines avant l’anniversaire de maman ou Noël, papa venait me voir, me donnait de l’argent ou me demandait ce qu’il pourrait acheter à maman pour lui faire une surprise. 39 ans de mariage et toujours l’envie de surprendre l’autre et si ça n’avait pas été pour ce maudit cancer, 40 ans en janvier. Ça laisse rêveuse.

Mais pour en revenir à papa et moi, à partir de mes 14 ans, je ne souhaitais qu’une chose, me tirer le plus loin possible et dès que j’ai pu, je suis partie en Australie. J’avais 21 ans. Et c’est ce choix qui ouvrira une nouvelle ère dans les rapports que mon père et moi entretenions.

PART 3 : LE GRAND PARDON

Quelques indices avant l’Australie m’avaient amenée à commencer à réaliser que mon père m’aimait, mais ne savait juste pas comment me le dire et me le montrer. Une première fois, chez nos voisins, les Goux, car j’allais souvent me plaindre chez eux quand la coupe était pleine et ce jour-là, j’avais dû dire que papa ne m’aimait pas car Michel m’a dit quelque chose comme : « Ah ça non, le René, sa fille, c’est quelque chose ». Et de me raconter qu’un jour, quand papa et maman construisaient la maison et qu’ils avaient appris que j’allais arriver, papa avait été voir Michel dans son garage pour lui annoncer la bonne nouvelle, en pleurant ! L’information importante ici est « en pleurant ». Car je n’ai jamais vu mon père pleurer, pas même pour la mort de mamie Simone quand bien même je savais que ça l’avait dévasté. Et il avait pleuré pour mon arrivée ?!!! J’étais tellement fière et heureuse.

Le deuxième indice est une dame qui m’a prise en stop entre Neuville et Montanay et comme je n’avais pas été à l’école ni ne fréquentait beaucoup le village, elle m’avait demandé si je venais de m’installer là-bas. Comme je savais que mon père était connu de tous car entre son activité de cantonnier et celle de président du club de la « Boule Joyeuse », un club de boules, pas la pétanque, la lyonnaise. Et dieu sait que ce nom m’a fait rire et mes copains du lycée avec ! Bref, quand je dis à cette dame : « Non, non, j’ai toujours vécu ici, je suis la fille de René, le cantonnier ». Elle me répond : « Oh mais c’est vous qui êtes basketteuse de haut niveau et qui faites Polytechnique ?!!! ». Je réponds que je suis à Sciences-Po, mais connaissant papa, y’avait Po dans Polytechnique et c’était aussi une grande école donc c’était pareil. Et elle continue : « Votre papa parle de vous tout le temps, qu’est-ce qu’il est fier de sa fille ». J’étais restée bouche bée, car à cette époque, nous nous parlions à peine et j’étais encore relativement persuadée qu’il ne me supportait pas, quand apparemment, il claironnait dans tous le village que j’étais la 8ème merveille du monde.

Et puis mon séjour d’échange universitaire en Australie est accepté, papa jure ses grands dieux qu’ils ne viendront pas me rendre visite car c’est trop loin et trop cher. Moi je pense secrètement, tant mieux. Puis quand papa et maman m’accompagnent au train (car des amies m’avaient judicieusement conseillé d’éviter la présence des parents à l’aéroport car c’est le moment où ils craquent et se mettent à pleurer). Je vois maman, toujours enthousiaste qui me fait des grands coucous souriants –à l’escale de Dubaï, j’avais déjà reçu un mail paniqué car elle avait fini par réaliser qu’un an à l’autre bout du monde ça allait être long-. MAIS je vois papa qui a les larmes aux yeux et je suis désormais convaincue : je peux le faire pleurer, donc il m’aime. Trois mois plus tard, c’est le même René qui changera d’avis et me dira : « Bon, on prend les billets d’avions, mais tu t’occupes de nous organiser le voyage une fois sur place ». (En bougonnant, mais n’empêche, c’est lui qui voulait venir!)

Je vais la faire courte, car il a encore fallu quelques années pour qu’on se parle au téléphone, même quand maman n’était pas là. Quelques psys pour que j’accepte que je ne le sauverai pas. Et surtout pour que je prenne conscience qu’il avait fait de son mieux. Il n’était pas l’enfant chéri de ses parents. Sa vie n’a vraiment pas été un long fleuve tranquille. C’est donc très dur de donner ce que l’on n’a pas reçu. J’ai enfin compris que celui qui souffrait le plus de ne pas savoir nous aimer, c’était lui.

Le Grand Pardon

Et c’est ça la leçon de mon histoire avec papa, c’est d’avoir compris que les parents aussi doivent faire le deuil de l’enfant idéal. Et papa, même lorsqu’il n’approuvait pas mes choix de vie, ne m’a jamais fermé la porte de sa maison, m’a toujours soutenue et ne m’a jamais jugée. Je sais même aujourd’hui que les raisons pour lesquelles je l’énervais étaient aussi celles pour lesquelles il était le plus fier de moi. Mon goût pour les mots « compliqués » ; mes lubies d’artiste ; ma grande gueule ; mon coté anti-conformiste ou mon amour de la fête et de la flambe. J’étais un rappel de sa jeunesse (car le René et ses copains jetaient des mobylettes dans le canal de Sète, il adorait le rock, n’était vraisemblablement pas le dernier à lever le coude et racontait parfois sa version de mai 68 « on était montés à Lyon pour caillasser des gendarmes »). J’étais aussi un rappel de ses lacunes car il n’avait que le certificat d’études en poche et sa fierté pour mon parcours académique, n’avait d’égal que dans son mépris des « intellos qui restent le cul vissé sur leur chaise ».

Au final, l’accalmie de nos rapports se résume très bien dans mon choix de monter à Paris pour devenir comédienne. Maman a dit : « le cours Florent font des auditions à Lyon, je t’ai découpé l’article dans le journal ». Papa n’a rien dit. Quelques semaines plus tard, alors que je m’apprêtais à partir pour Paris pour le dernier tour des auditions, je disais à Papa : « T’as rien dis pour Paris et le théâtre ». Il m’a répondu : « Si je te dis que je suis contre et de ne pas y aller, tu vas rester ? ». J’ai dis : « Non ». Il m’a dit : « Ben voilà, tu sais ce que je pense ». Quelques mois plus tard, il viendra me voir en concert, enregistrera mes rares passages à la télévision, me donnera de l’argent pour l’achat de ma batterie, etc. etc. J’ai travaillé comme modèle vivant, j’ai été effeuilleuse burlesque, j’ai vécu à Londres, Melbourne, Paris, je me suis endettée, je suis militante Afro-féministe, pansexuelle, et surtout je n’ai jamais pris la peine de cacher quoi que ce soit à mes parents. Mon frère et Kévin aussi ont tout fait, TOUT, tout ce qui peut rendre des parents dingues et ils ont toujours été à nos cotés.

Tout bourru et supposément obtus qu’il soit, mon père a été bien plus tolérant qu’une bonne partie des personnes que je connais et qui se pensent instruites et cultivées ou qui se disent croyantes quand tout ce dont elles sont capables est le rejet de l’Autre. Notre maison a toujours été ouverte, aux enfants perdus, comme Daniel, Kévin, Aurélie et moi ; aux inconnus en détresse, aux étranges et aux étrangers. Un jour à Paris, papa et maman m’avaient rendu visite pendant la Gay Pride et nous nous étions retrouvé sur le parcours de la marche. Papa avait dit : « C’est quand même beau tous ces gens qui viennent rendre hommage à notre famille ». On a rigolé, j’ai considéré que c’était sa façon de me dire qu’il n’avait pas problème avec qui j’étais. Et je m’étais dit à ce moment-là qu’on était pas nombreux/ nombreuses parmi mes ami.e.s à avoir des parents comme les miens.

Mes parents m’ont montré chacun à leur façon ce que c’est qu’être parent : maman dans son expression constante et consciente d’un amour inconditionnel, papa dans ses démonstrations involontaires de sa capacité à accepter ses enfants et leurs parcours, tout en faisant en sorte qu’ils comprennent que même si on se fout sur la gueule, on s’aime.

J’aurai voulu arriver avant sa mort pour qu’il voie que j’étais moi aussi capable de grands gestes d’amour pour lui. Mon avion a atterri à Roissy à 9h35 et il est mort à 10h05. J’ai pleuré pendant tout le trajet en me disant que je n’arriverai vraisemblablement pas à temps et comme j’avais pris le vol du soir de Montréal, j’ai vu le soleil se lever. Une des expressions favorites de papa était : « Demain, il fera jour » ; une espèce de slogan fataliste pour résumer l’absurdité de la vie.

En fait il l’utilisait aussi souvent pour ne pas répondre à une demande, c’était une forme de « cause toujours » avec un peu d’espoir dedans : genre « j’aurai peut-être changé d’avis demain ». Dans l’avion, je regardais les nuages et je pensais à la série télé « Les Routes du Paradis » qu’on regardait tous les deux les après-midi quand j’étais petite. Le personnage principal était un mec barbu et bourru aidé d’un ange, qu’on voyait assis au-dessus des nuages pendant le générique. Et je me disais que c’était finalement très ironique de me retrouver au-dessus des nuages pour essayer de donner une dernière joie à mon papa bourru et barbu –bien que je n’aie jamais été un ange. Je me disais aussi que je venais de comprendre le sens profond de cette expression :

Quoiqu’on fasse, peu importe nos joies et nos peines, la seule chose dont on soit sure, c’est que demain, il fera jour.

GROSSE FATIGUE

TW : Pour celles et ceux qui ne me connaissent pas dans la vraie vie, ne vous inquiétez pas, tant que j’écris, ça va.

Retour sur 48h (et 30 ans) de vie dans ma peau de Noire.

Je suis donc en train de m’installer à Montréal et je m’étais  imposée une trêve d’écriture et d’activités militantes car j’approche du burn-out. Malheureusement, la vie me rattrape toujours. Bienvenue donc dans un énième épisode de « Vis ma vie de Noire ».

Pour célébrer l’anniversaire d’Ismaël -mon beau-fils- (et aussi pour valider mon visa d’étudiante), nous décidons avec mon compagnon d’aller passer deux jours aux États-Unis pour que le petit puisse manger des burgers à la source et que je puisse faire tamponner mon passeport au retour. Jusqu’ici tout va bien, nous sommes des privilégiés qui ont les moyens de vivre entre deux pays et même de faire du tourisme!

Tout va tellement bien que même si c’est le centre de mes activités artistiques, de mes préoccupations politiques et de ma santé mentale vacillante, j’en ai presque oublié que je suis Noire. Je décide comme ça, à la légère de passer deux jours aux États-Unis, pays ô combien « Black Friendly ». C’est le problème de la vie à proximité des enfants, vous vous retrouvez à vous enthousiasmer pour tout. Et tellement perdue que j’étais dans la planification (trouver un motel, un labyrinthe de maïs, un bon resto de burger, etc.) que j’en ai négligé mon usuelle préparation psychologique au voyage. En effet, comme le faisait remarquer une amie dans ce très bon article, le tourisme quand tu es Noire, c’est pas toujours synonyme de fête.

Je me rappelle d’ailleurs en écrivant ceci qu’en début d’année lors de ma première année à Sciences-Po, on nous avait fait remplir un questionnaire dans lequel une des questions était quelque chose comme: « Quelle carrière envisagez-vous? » et j’avais répondu: « Globe-Trotter ». J’étais retombée sur ce bout de papier lors de mon déménagement et ça m’avait bien fait rire, l’inconscience de la jeunesse… La réalité me rattrapa 4 ans plus tard, quand à 21 ans, après mon année d’échange en Australie, je m’enquerrai auprès d’un ami baroudeur sur son expérience du Transsibérien car je rêvais (et rêve toujours) de revenir de Melbourne en passant par la Chine pour arriver à Moscou. Ce garçon qui n’était pas le dernier à se lancer dans des aventures épiques (il avait traversé à pieds, quelques années plus tôt, plusieurs pays du croissant fertile après sa conversion à l’Islam, mais ça c’est une autre histoire). Bref, il m’expliqua très calmement que déjà, une meuf seule dans le Transsibérien, c’était chaud, mais une NOIRE?!!! Là je risquais carrément ma vie! Et tout étonné qu’il était que j’aie même pu y penser, il me laissait à ma déception de réaliser que même ça, le fantasme de post-adolescente de partir sur les traces des grandes exploratrices et à la découverte du pays qui vit naitre et la Révolution russe et Marina Tsvetaeva, je n’y avais pas droit. J’optais donc pour le combo Nouvelle-Zélande/Thaïlande et bien que ce ne fut pas toujours de tout repos, cette première expérience de femme noire seule avec son sac à dos me permit de mettre aux points quelques techniques de survie pour celle qui n’est pas censée aller découvrir de lointaines peuplades et cultures.

  • Règle n.1: Fuir les Français.e.s comme la peste
  • Règle n.2: Agresser à l’instant où il s’assied en face de toi (par exemple en hurlant très fort) tout gros relou qui part du principe que tu es une travailleuse du sexe (surtout en Thaïlande)
  • Règle n.3: Taper l’incruste (aller dans les mêmes motels par exemple) sur de courtes périodes avec des inconnus -cibler les meufs cools et/ou les freaks- pour pas voyager (complètement) seule
  • Règle n.4: Se préparer psychologiquement avant tout passage à un poste frontière pour: ne pas s’énerver quand tu es choisie « au hasard » pour qu’on fouille ton sac. Te remémorer tous les endroits où tu as mis les pieds les jours/semaines précédentes (tip: faites des carnets de voyage/collage comme ça vous gardez tout -tickets de train, note d’auberge, etc- mais de façon artistique, à la fin tu le fais même pour le plaisir). Sourire. Parler avec ta voix la plus douce.
  • Règle n.5: Apprendre à tenir ton poing fermé dans ta poche et ta langue mordue entre tes dents assez longtemps avant de crier/taper dans une poubelle/entamer un monologue sur le racisme systémique sans risquer d’être retenue à la dite frontière.

Je précise qu’à mon époque, il n’existait pas encore Travel Noire et qu’en vertu de l’épisode qui suit, je vais désormais choisir avec beaucoup de soin où je mets les pieds, surtout en vacances.

Retour au présent donc et à l’escapade dans le Vermont:

1er incident: La frontière

Bien entendu, en dépit de nos passeports européens ET de notre ESTA fait sur internet pour la modique somme de 42 dollars, nous sommes forcés de descendre du véhicule. Bien entendu toutes les personnes dans la salle d’attente sont non-Blanches, en majorité des Noir.e.s et les seul.e.s Blanc.he.s qui sont stoppé.e.s sont des groupes de jeunes (pas des familles). Les premières dix minutes, je tiens bon, je plaisante avec Enrico (ça te plait les vacances avec des Noir.e.s hein? Quand t’étais assistant photo chez Magnum, tu la passais tranquillou la frontière U.S, hein? etc. etc.) Au bout de 20 minutes, sans que personne ne nous explique quoi que ce soit et que les Blanc.he.s arrêté.e.s après nous se voient rendre leur passeport avant nous, je commence à me tendre. Mais je continue à me contenir.

IL EST IMPORTANT À CE STADE DE SE SOUVENIR QUE NOUS SOMMES LÀ POUR L’ANNIVERSAIRE SURPRISE D’ISMAËL ET QUE J’ESSAIE DONC DE ME RETENIR DE FAIRE MON LAÏUS SUR LE RACISME SYSTÉMIQUE PUISQU’ON EST EN VACANCES ET QU’ON EST LÀ POUR PASSER DU BON TEMPS.

À 30 minutes, Enrico et moi emmerdons officiellement les bonnes résolutions et commençons à pester entre nous en Italien car on se dit qu’il y a peu de chance pour que les douaniers américains soient trilingues (comme c’est la frontière canadienne, y’en a qui parlent français). Car il faut bien le dire, les douaniers américains c’est vraiment un scandale! Un père et sa fille haïtiens devant nous devront d’ailleurs rebrousser chemin, non sans avoir dû remplir des kilomètres de paperasse comme si c’était déjà pas assez humiliant de devoir rentrer à Montréal… Quand un énième groupe de jeunes Blancs arrivés APRÈS nous sont appelés AVANT nous, je peste un peu plus fort et (je ne crois pas au hasard) le seul douanier non-Blanc (asiatique) nous appelle enfin. Sur ce, on nous prend nos empreintes, les Blanc.he.s non-accompagné.e.s de Noir.e.s n’y ont pas eu droit ET on doit payer 18$ (je rappelle qu’on avait déjà payer l’ESTA) sans raison donc, mais bien entendu à ce stade, on argumente pas, on veut juste récupérer nos passeports. Au total, prés d’une heure à la frontière, sans raison, pour le plaisir de l’humiliation, comme le faisait très bien remarquer une étudiante zimbabwéenne qui vit ça régulièrement lors de ses retours en Europe puisqu’elle étudie en Belgique.

2e incident: le lieu de villégiature

Burlington, charmante bourgade du Vermont, à 1h30 de Montréal est surtout une ville tellement propre et blanche et cliché américain qu’au bout de dix minutes cette surabondance de drapeaux, de grosses maisons, de mecs en bermudas avec leurs casquettes et leurs grosse voitures, tu te sens comme Nicole Kidman dans le remake de Stepford Wives. Et tu comprends aussi nettement mieux le cinéma de Georges Romero! Mais c’est à la tombée de la nuit et en rentrant vers ton motel qui est excentré par rapport au centre-ville touristique que tu réalises que Burlington n’est pas une ville blanche. Non, il y a même des daronnes africaines en boubous, des jeunes latinos qui jouent au foot, mais étonnamment tout ce beau monde est situé en périphérie de la ville et n’apparait que pour le coucher du soleil sur le lac Champlain qui est très beau, il faut le reconnaitre. Mais comme le seul mec noir que tu as croisé dans la journée était un jeune clochard au pantalon déchiré qui arpente la rue commerciale en se parlant tout seul, le contraste entre la ville-musée blanche proprette et ses habitant.e.s racisé.e.s poussés hors de la carte postale te laisse un goût bien amer dans la bouche.

Le 3e incident est celui qui te fait vriller bien entendu: « Laissez votre sac hors de la cabine s’il vous plait »

Nous sommes donc dans un magasin type Vieux Campeur et comme c’est les soldes je me dis que je vais essayer un maillot une pièce vu que je me remettrai bien a la natation « sportive ». Je prends le maillot, je vais aux cabines d’essayage et là, un des vendeurs me dit: « Par contre votre sac, vous pouvez le laisser à l’extérieur? ». Et rebelotte, dans ma tête c’est le 14 juillet. Si je l’embrouille, je suis la Angry Black Lady. Et surtout, je me dis que je veux pas afficher le petit, c’est son anniversaire, je vais pas faire une scène dans le magasin de sport. Mais j’entends bien les Blanc.he.s dans les autres cabines et leurs sacs à elleux ne sont pas à l’extérieur de leurs cabines. Je rentre avec 1 article! 1 article Muttafucka!!! Si je ressors sans rien t’as même pas besoin de fouiller mon sac. Tu penses quoi, que je vais voler des trucs grâce à mes dons de sorcière voodoo?!!! ? Du coup, j’essaye pas le maillot, je retourne vénère vers Enrico et Ismaël et je jure en Italien parce que comme y’a plein de québecois qui vont à Burlington, certains vendeurs parlent français. Mon stratagème fonctionne moyen vu qu’un vendeur vient me demander si tout va bien, je dis que oui en le fustigeant du regard (je suis toujours torturée entre « faire une scène »/ »pas faire une scène »). On prend un pull au gamin parce que même si je veux pas donner de l’argent au magasin, je me dis que c’est pas au petit de trinquer, ça fait déjà deux fois en moins de 24h que je sors de mes gonds. Et je m’étais promis de rester calme.

Mais voila, j’suis SUPER VÉNÈRE!!!

Mon stratagème de survie jusqu’à il y peu était de regarder vers l’avenir: « Quand j’aurai quitté ce village de bouseux » « Quand j’irai vivre dans une plus grande ville » « Quand je travaillerai dans ce qui me passionne » « Quand j’aurai plus d’argent », « Quand je serai heureuse en amour », etc. etc.

Car plus jeune, je pensais sincèrement qu’il existaient des moyens d’atténuer sa négrité, c’est d’ailleurs l’idée du mouvement afro-américain post-esclavage « New Negro » récemment recyclé en « New Black ». En résumé, la politique de respectabilité et surtout, pour ce qui concerne notre époque L’ARGENT, serait notre voie royale vers l’émancipation et l’obtention du respect qui (selon moi nous est dû) mais que l’on doit conquérir selon la team Morgan Freeman/Raven Symone/Pharell et tou.te.s les apologues du « Respectons-nous » . Et bien laissez-moi vous dire un truc les ami.e.s.

En tant que personne qui a menti éhontément à son banquier en assurant que je venais de signer un CDI quand j’étais en route pour un entretien d’embauche ; qui a pleuré dans le bureau de l’assistante sociale pour avoir le droit à l’aide exceptionnelle de la ville de Paris qui m’a payé trois loyers et évité de devoir dégager au printemps ; qui a emprunté de l’argent à des potes pour rembourser d’autres potes, tout en squattant aussi leurs apparts. Bref, pour avoir connu deux-trois galères, je précise que je suis d’accord, vivre avec de l’argent, C’EST MIEUX. Le confort, c’est sympa, les vacances, encore plus et pour mépriser l’argent, encore faut-il en avoir. MAIS ce qui me désole chez la #NewBlackTeam c’est l’entretien du mythe selon lequel notre bonne conduite et/ou notre accession au capital serait la voie du salut et de l’émancipation. Demandez à votre chère Oprah si elle a kiffé son séjour en Suisse? Combien de temps et de mort.e.s vous faudra-t-il pour comprendre que ce n’est pas en gagnant beaucoup d’argent que vous atteindrez enfin les sommets immaculés de la Blanchisserie.

Mais surtout la question qui subsiste c’est qu’est-ce qu’on peut bien vouloir aller foutre avec des personnes qui considèrent que la mort d’un phoque ou d’un lion sont des sujets de société nettement plus inquiétants et/ou émouvants que la mort de leur concitoyen.ne.s? Si je m’énerve là, maintenant, c’est évidemment parce que j’ai moi aussi cru que mes diplômes me protègeraient ; j’ai moi aussi passé près de 20 ans de ma vie à essayer de rentrer dans le moule, à prouver que j’étais une humaine et que je méritais moi aussi de la compassion et de l’empathie. Alors, oui quand je vois des plus jeunes ou des plus vieux qui restent convaincu.e.s que le problème vient de nous, je suis furieuse. Je suis furieuse parce que même lorsque nous nous suicidons nous-mêmes, c’est le système qui a eu raison de notre peau. Je suis furieuse parce qu’en voyant le début de la vidéo de l’arrestation de Sandra Bland mon cœur s’est serré en reconnaissant cet épuisement dans la voix, ce désespoir face à l’humiliation de trop, à l’agression quand tu te rends au travail. Ce moment où tu l’ouvres, même si tu sais quelles pourraient être les conséquences. Et comme tu es une femme noire, tu n’auras même pas droit à une chance. On parle pas de seconde chance, on parle d’UNE chance, UNE. Tu étais dans ton bon droit, mais dans nos cas, demander justice, c’est parfois le début d’un suicide. Tu savais ce que tu risquais et tu ne t’es pas tue, peut-être parce que c’était le jour de trop et j’ai lu quelque part « assassinat (par suicide) » et j’ai trouvé ça très juste. Je pense qu’on ne parle pas assez des conséquences psychologiques du racisme et du sexisme systémique. Je pense, comme cette auteure, qu’il est important de ne pas surestimer les capacités de résilience des Noir.e.s, en particulier des militant.e.s. On peut se battre, être conscient.e et simultanément souhaiter que tout s’arrête. Ce tweet en particulier m’a beaucoup touché sur le lien entre dépression et combat politique:

Il y a aussi une citation de James Cone qui dit:

TO BE BLACK IS TO BE BLUE

J’ai admiré le courage de Terrell J. Starr. Admettre aussi publiquement qu’on est au bout du rouleau, c’est très fort. Et je vois poindre de plus en plus de statuts, vidéos, tweets et billets comme celui de Mrs Roots sur la nécessité de prendre soin de soi. J’ai d’autres raisons au-delà de Sandra Bland et tou.te.s les autres disparu.e.s d’être irascible en ce moment, mais ces derniers mois ont vraiment été de trop et je me retrouve complètement dans tous les discours de lassitude et d’épuisement. Ce ne sont pas les gros trucs qui m’usent, ce qui me tue à petit feu ce sont les petites humiliations, la condescendance et les invasions quotidiennes de mon intégrité physique ( POURQUOI AVEZ-VOUS BESOIN DE TOUCHER NOS CHEVEUX? NOTRE PEAU? POURQUOI?!!!)

Quand je pense qu’il y a encore trois ans, je disais « Quand j’aurai accompli ceci », « quand je vivrai à tel endroit » comme des mantras me permettant de me projeter dans le futur, de me dire que ça allait s’arranger. J’ai moi aussi envie de vivre mais je me suis désormais faite à l’idée que ça ne s’arrangera pas avec un lieu ou un métier, ou un amour, cette merde était là avant moi, elle sera là après moi et ça ne s’arrêtera de me faire mal que quand je serai morte. Aujourd’hui, je sais qu’à la question « Où pouvons-nous être libres, où pouvons-nous être Noir.e.s?« , la seule réponse qui me vient c’est « dans nos têtes ». J’ai choisi Montréal comme étant un des endroits où ce sera le moins pire car j’appartiens à la diaspora. La Caraïbe et l’Afrique sont deux aires géographiques où je serai toujours, la « Négropolitaine », la « Française », voire la « Blanche », sobriquet d’autant plus difficile à avaler quand tu as passé ta vie à te faire pourrir par les Blanc.he.s, justement. Et au-delà de la sensation désagréable d’être rejetée par celleux qui sont censé.e.s être les tien.ne.s se pose bien entendu la question des rapports de domination économique et politique car si mes passages de frontières sont agaçants, mon passeport européen reste tout de même un sacré privilège, mon bagage scolaire aussi et je n’ai vraiment pas envie de me la jouer néo-colon. Quoiqu’en écrivant ça, je me dis que le drame de l’appartenance à la diaspora, c’est de se retrouver à perpétuer les merdes de l’homme blanc quel que soit l’endroit où tu choisis de poursuivre ton errance.. Montréal comme toute l’Amérique du Nord est une terre volée aux Amérindiens, mais c’est aussi une terre d’immigration et c’est pourquoi à ce jour, c’est le meilleur compromis que j’ai trouvé entre toutes mes identités. Tout ce que je peux faire, c’est me renseigner afin d’être la plus respectueuse possible de cette terre et des Mohawks, son peuple.

Et pour la première fois de ma vie, ce dont j’ai le plus hâte, c’est de profiter de l’hiver montréalais pour avoir une bonne raison de ne pas sortir de chez moi. Profiter du temps et du silence dans une ville enneigée pour écrire, me reposer, ne pas me mêler au monde. Parce que je suis fatiguée, fatiguée d’être en colère, fatiguée de ne pas pouvoir être en vacances en dehors des moments où je dors ou suis sous l’effet de produits stupéfiants. Le sommeil, comme les narcotiques et tout ce qui interfère avec notre métabolisme sont des formes d’auto-médication comme tant d’autres et à ce titre, c’est la question des dosages qui détermine leur toxicité. Si vous passez plus de temps à dormir qu’éveillé il y a de fortes chances pour que vous soyez déprimé, idem avec les drogues, elles peuvent soit vous aider à supporter la vie en société, soit contribuer à votre désocialisation. J’ai donc décidé d’essayer l’hiver, long et rude comme mode régulation sociale, il n’y a pas de risque d’accoutumance vu que c’est bien rude et qu’à la fin arrive toujours le printemps. Je me garde l’option cahutte sur la plage au Cap-Vert ou ferme perdue en Nouvelle-Zélande pour mes vieux jours, quand j’aurai vraiment cédé à la misanthropie.

En attendant vu qu’il est 4h30, j’vais me coucher (en même temps quitte à pas dormir, autant écrire)

Pas merci les États-Unis -si y’avait pas New-York, la Nouvelle-Orléans et Portland, je serai pas prête d’y refoutre les pieds-.

Little Girl Blue ou pourquoi j’ai deux anniversaires

(Initialement posté le 16 octobre 2014)

Une fois n’est pas coutume, je commencerai avec les paroles d’un gospel que je n’ai jamais cessé d’écouter même s’il y a bien longtemps que j’ai abandonné la religion, il commence ainsi: « As I look back over my life And I see things over I can truly say That I’ve been blessed I have a testimony »

A savoir « Quand je me retourne sur ma vie Et que je repense à tout ça Je peux vraiment dire Que j’ai été bénie Voici mon témoignage »

Il était une fois, Najat X, une étudiante marocaine de 27 ans venue en France pour terminer ses études. Le 16 octobre 1984, elle accoucha, seule, à l’hôpital Edouard Herriot de Lyon, d’une petite fille qui sera nommée provisoirement: Sophie, Marine ANDREA. Conformément à son droit, Najat X demanda le sexe de l’enfant mais refusa de la voir. Elle dicta aussi une lettre à une assistante sociale afin d’expliquer brièvement son histoire: « elle compte rentrer au Maroc à la fin de l’année et il n’était pas question que sa famille soit au courant de cette naissance (…) elle souhaite que sa fille soit adoptée et qu’elle soit heureuse, c’est tout ce qu’elle peut faire pour elle ».

Sa fille, vous l’aurez sans doute déjà compris, c’était moi. Je passais donc les trois mois suivants à la Cité de l’Enfance de Bron (conformément à la loi qui stipule que la mère biologique a trois mois pour changer d’avis après la naissance). La Cité de l’Enfance est une sorte de pouponnière géante où les bébés abandonnés sont deux par chambre, avec une infirmière de jour et une de nuit qui ne changent pas. Quand je pense que j’ai partagé mes débuts de vie avec un-e autre nourrisson et des infirmières, je me dis que c’est à la fois complètement impersonnel et finalement très emblématique de la vie: on naît seule et on meurt seule.

Les circonstances font juste que ce fait est plus ou moins visible dès le départ… La Cité de l’Enfance est un établissement à proximité du Parc de Parilly donc les nourrissons sont près de la nature, entre eux, dans une espèce de bulle. Vivant selon un rythme très régulier car les infirmières nous gèrent professionnellement et mes parents m’ont toujours dit que j’étais arrivée à la maison réglée comme une pendule, à 4 mois, je mangeais et dormais à heures fixes -comme quoi un peu de rationalisation dans le soin des bébés, ça marche 😉 La Cité de l’Enfance est un moment en suspens avant de commencer sa nouvelle vie et de devenir dans mon cas: Amandine GAY.

J’aime beaucoup cette idée que telle un phénix, je renaissais le 12 février 1985 et bénéficiait ainsi de ce qui est quasiment impossible pour toute autre personne en France: un changement complet d’état-civil. Je vous raconte tout ça car j’appartiens à ce groupe de personnes pour qui le jour de leur naissance est synonyme d’émotions douces-amères. D’ailleurs, mes parents et moi fêtons le 12 février et je préfère nettement cet anniversaire là.

En effet, invariablement depuis maintenant 30 ans, le 16 octobre m’angoisse. D’un côté, c’est une source de réjouissance: la joie de faire cette expérience hallucinante et absurde qu’est la vie, de l’autre, l’impossibilité de ne pas penser le coeur serré à cette femme. De me demander si elle aussi a un petit autel pour moi dans son coeur, où brûle en permanence une bougie et qu’elle garde bien caché, puisque c’est le seul moyen de vivre avec. De me demander si cette femme qui a aujourd’hui 57 ans a eu la même chance que moi. Si elle est heureuse, si elle a des enfants, si ces enfants me ressemblent, si je lui ressemble à elle…

Mais si j’ai eu envie d’en parler aujourd’hui c’est parce que 12 ans après avoir été cherché mon dossier à la DDASS, celui qui m’a permis de lire la lettre qu’elle avait dicté et aussi de ressentir cet impersonnalité du rapport à l’institution qui connait ton histoire mieux que toi et qui comble de l’ironie, garde l’original et te donne la copie du dit dossier! (Pour un aperçu réaliste de ce que ça fait, je vous conseille le film Secret and Lies de Mike Leigh, le meilleur film sur l’adoption que j’ai vu et aussi le chef d’œuvre de ce réalisateur).

Je disais donc que si je partage ceci avec vous c’est parce que je suis arrivée à un point de sérénité vis-à-vis de cette histoire et que je ne pourrai jamais lui dire ce qui vient donc je lance cette bouteille à la mer(e?).

Najat -si tel est ton véritable nom, j’espère que tu as eu la vie dont tu rêvais et que tu es heureuse. Je respecte ton choix, ton courage, ta prévoyance et j’espère honorer ton vœu par la façon dont je conduis ma vie. Comme je n’ai pas de photo de moi à la naissance, je te laisse avec une de mes images préférée de mon enfance.

On m’y voit arborant le super combo « coupe garçonne/tutu fluo/noeud fluo », le tout dans une posture détendue mais avec un port de tête altier, bref la parfaite représentation de la personne que j’allais devenir: flamboyante, déterminée et fière. 

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Il m’aura fallu du temps mais je crois même pouvoir dire que je suis plutôt heureuse et c’est aussi à toi que je le dois. Je te garde une place dans mon petit autel et j’espère que la buena onda t’apportera ces mots d’amour et  de pardon.

A toi, à moi, à mes parents et à l’amour!