Little Girl Blue ou pourquoi j’ai deux anniversaires

(Initialement posté le 16 octobre 2014)

Une fois n’est pas coutume, je commencerai avec les paroles d’un gospel que je n’ai jamais cessé d’écouter même s’il y a bien longtemps que j’ai abandonné la religion, il commence ainsi: « As I look back over my life And I see things over I can truly say That I’ve been blessed I have a testimony »

A savoir « Quand je me retourne sur ma vie Et que je repense à tout ça Je peux vraiment dire Que j’ai été bénie Voici mon témoignage »

Il était une fois, Najat X, une étudiante marocaine de 27 ans venue en France pour terminer ses études. Le 16 octobre 1984, elle accoucha, seule, à l’hôpital Edouard Herriot de Lyon, d’une petite fille qui sera nommée provisoirement: Sophie, Marine ANDREA. Conformément à son droit, Najat X demanda le sexe de l’enfant mais refusa de la voir. Elle dicta aussi une lettre à une assistante sociale afin d’expliquer brièvement son histoire: « elle compte rentrer au Maroc à la fin de l’année et il n’était pas question que sa famille soit au courant de cette naissance (…) elle souhaite que sa fille soit adoptée et qu’elle soit heureuse, c’est tout ce qu’elle peut faire pour elle ».

Sa fille, vous l’aurez sans doute déjà compris, c’était moi. Je passais donc les trois mois suivants à la Cité de l’Enfance de Bron (conformément à la loi qui stipule que la mère biologique a trois mois pour changer d’avis après la naissance). La Cité de l’Enfance est une sorte de pouponnière géante où les bébés abandonnés sont deux par chambre, avec une infirmière de jour et une de nuit qui ne changent pas. Quand je pense que j’ai partagé mes débuts de vie avec un-e autre nourrisson et des infirmières, je me dis que c’est à la fois complètement impersonnel et finalement très emblématique de la vie: on naît seule et on meurt seule.

Les circonstances font juste que ce fait est plus ou moins visible dès le départ… La Cité de l’Enfance est un établissement à proximité du Parc de Parilly donc les nourrissons sont près de la nature, entre eux, dans une espèce de bulle. Vivant selon un rythme très régulier car les infirmières nous gèrent professionnellement et mes parents m’ont toujours dit que j’étais arrivée à la maison réglée comme une pendule, à 4 mois, je mangeais et dormais à heures fixes -comme quoi un peu de rationalisation dans le soin des bébés, ça marche 😉 La Cité de l’Enfance est un moment en suspens avant de commencer sa nouvelle vie et de devenir dans mon cas: Amandine GAY.

J’aime beaucoup cette idée que telle un phénix, je renaissais le 12 février 1985 et bénéficiait ainsi de ce qui est quasiment impossible pour toute autre personne en France: un changement complet d’état-civil. Je vous raconte tout ça car j’appartiens à ce groupe de personnes pour qui le jour de leur naissance est synonyme d’émotions douces-amères. D’ailleurs, mes parents et moi fêtons le 12 février et je préfère nettement cet anniversaire là.

En effet, invariablement depuis maintenant 30 ans, le 16 octobre m’angoisse. D’un côté, c’est une source de réjouissance: la joie de faire cette expérience hallucinante et absurde qu’est la vie, de l’autre, l’impossibilité de ne pas penser le coeur serré à cette femme. De me demander si elle aussi a un petit autel pour moi dans son coeur, où brûle en permanence une bougie et qu’elle garde bien caché, puisque c’est le seul moyen de vivre avec. De me demander si cette femme qui a aujourd’hui 57 ans a eu la même chance que moi. Si elle est heureuse, si elle a des enfants, si ces enfants me ressemblent, si je lui ressemble à elle…

Mais si j’ai eu envie d’en parler aujourd’hui c’est parce que 12 ans après avoir été cherché mon dossier à la DDASS, celui qui m’a permis de lire la lettre qu’elle avait dicté et aussi de ressentir cet impersonnalité du rapport à l’institution qui connait ton histoire mieux que toi et qui comble de l’ironie, garde l’original et te donne la copie du dit dossier! (Pour un aperçu réaliste de ce que ça fait, je vous conseille le film Secret and Lies de Mike Leigh, le meilleur film sur l’adoption que j’ai vu et aussi le chef d’œuvre de ce réalisateur).

Je disais donc que si je partage ceci avec vous c’est parce que je suis arrivée à un point de sérénité vis-à-vis de cette histoire et que je ne pourrai jamais lui dire ce qui vient donc je lance cette bouteille à la mer(e?).

Najat -si tel est ton véritable nom, j’espère que tu as eu la vie dont tu rêvais et que tu es heureuse. Je respecte ton choix, ton courage, ta prévoyance et j’espère honorer ton vœu par la façon dont je conduis ma vie. Comme je n’ai pas de photo de moi à la naissance, je te laisse avec une de mes images préférée de mon enfance.

On m’y voit arborant le super combo « coupe garçonne/tutu fluo/noeud fluo », le tout dans une posture détendue mais avec un port de tête altier, bref la parfaite représentation de la personne que j’allais devenir: flamboyante, déterminée et fière. 

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Il m’aura fallu du temps mais je crois même pouvoir dire que je suis plutôt heureuse et c’est aussi à toi que je le dois. Je te garde une place dans mon petit autel et j’espère que la buena onda t’apportera ces mots d’amour et  de pardon.

A toi, à moi, à mes parents et à l’amour!

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15 réflexions sur “Little Girl Blue ou pourquoi j’ai deux anniversaires

  1. Je dis ça sans exaggeration, j’ai vraiment les larmes au yeux en lisant ceci. Merci de partager ton histoire et tes émotions Amandine. C’est très fort

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  2. Wow. J’étais présente hier à la conférence et j’ai vraiment été impressionnée par ce qui te caractérise effectivement très bien : ta détermination, ta prestance, ton leadership. Tu es très charismatique et tu as un parcours incroyable. *oui je suis une groupie*

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    • Hihihi! Merci pour ce message, vraiment, c’est chouette de recevoir de l’attention positive. Au plaisir de se recroiser à une projection ou une conférence (il ne faut pas hésiter à venir me dire bonjour, hein?!)

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  3. chaque individu se construit, vous, vous semblez être devenue quelqu’un de très bien, heureuse et longue vie a vous , tout comme vous (mais placer a la ddass), j’ai du réparais les erreurs de mes parents, (du a de mauvais traitements). votre vision éclairé de la vie fait du bien a voir, votre mère , elle pensait sans doutes que vous seriez mieux sans elle, un peu a l’image du roi salomon 😉

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  4. Merci pour ce merveilleux texte qui me touche profondément.
    Je souhaite de tout mon coeur de maman que ma fille de 9 ans, née en Chine, qui a déjà depuis plusieurs années, son autel pour sa maman chinoise dans son coeur, puisse dire et écrire comme vous quand elle sera adulte, qu’elle est plutôt heureuse.
    C’est vraiment ce que je lui souhaite de tout mon coeur. Lire votre témoignage (à travers ce billet et d’autres lus au fil de votre blog) m’encourage grandement à continuer dans la voie de l’amour inconditionnel pour mes enfants et me tranquillise pour leur avenir. Encore une fois merci !

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