LA RÉAPPROPRIATION DE LA NARRATION, DERNIER RECOURS DES AFRODESCENDANT.E.S LGBTQIA+

Le samedi 28 juin 1969, Silvia Riveira, Miss Major Griffin-Gracy et plusieurs jeunes appartenant à la communauté LGBT de New-York (parmi lesquel.le.s une majorité d’autres personnes trans non-Blanches, dont nombreu.x.ses étaient aussi travailleu.r.ses du sexe) décident de résister au harcèlement policier dont ils/elles sont victimes dans un club new-yorkais nommé : le Stonewall Inn. Les échanges musclés avec la Police se poursuivent toute la nuit et le lendemain, Marsha P. Johnson, « street queen » -comme elle se définit à l’époque- :

 « monte sur un lampadaire et lâche un sac lesté sur le capot d’une voiture de police, brisant ainsi le parebrise »

Source: https://en.wikipedia.org/wiki/Stonewall_riots

Ce geste la fera rentrer dans l’histoire comme étant la première personne à avoir directement visé les policiers lors des émeutes de Stonewall. Elle fondera par la suite le collectif Street Transvestite Action Revolutionaries (STAR) en compagnie d’autres initiatrices drag queen/travesties/trans* des émeutes de Stonewall, en particulier Silvia Riveira. Ces activistes étaient des personnes trans non-Blanches, principalement des femmes Trans* Noires et/ou Latinas et/ou Amérindiennes, la population qui est aujourd’hui encore la plus grande cible d’assassinats.

Ce dimanche 9 août 2015, la militante et artiste interprète Kama La Mackerel l’a encore rappelé, en citant toutes celles qui ont été assassinées ou se sont suicidées depuis le début de l’année 2015 en Amérique du Nord lors de la Marche Trans* de Montréal.

C’est d’ailleurs suite à son intervention que les personnes trans racisé.e.s et leurs allié.e.s ont été invitées à prendre la tête du cortège :

Cette deuxième édition d’une marche visant à donner de la visibilité aux revendication politiques des personnes trans* au Canada a eu lieu en marge des manifestations de la Fierté à Montréal.  Cet évènement avait pour but de rappeler comme le disait les slogans que « La Fierté est politique » et qu’il s’agissait d’une « Manif, pas d’une parade ». En effet, l’accession des gays, des bi et des lesbiennes dans la plupart des pays occidentaux au mariage a eu pour conséquence d’invisibiliser un peu plus les Trans* qui avaient déjà bien du mal à trouver leur place dans un acronyme toujours plus décrié par les minorités. Les reproches qui sont désormais adressés aux mouvements LGBT grands publics relèvent de plusieurs domaines : cissexisme ; racisme ; classisme, etc. Car si les mouvements historiques d’émancipation liés au genre et à l’orientation sexuelle ont vu le jour dans une critique du système capitaliste et du patriarcat. Pour la France on peut citer les Gouines Rouges ou encore le FHAR -Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire. Leur forme actuelle la plus visible est blanche, cis (personne dont le genre social est en adéquation avec son genre de naissance), masculine et souvent bourgeoise :

Traduction : N’utilisez pas LGBT si vous ne le pensez pas. Dites « les hommes blanc gays » pour que nous autres sachions à quoi nous en tenir.

Prenons pour exemple l’incident qui a le plus récemment révélé les problèmes de racisme au sein des organisations LGBT françaises, à savoir l’affiche proposée par l’inter-LGBT pour illustrer la Marche des Fiertés parisienne, en Avril 2015 dernier :

Le souci principal posé par l’intitulé « Lesbiennes, Gaies, Bies et Trans. Nos luttes vous émancipent » apposé à une image représentant un non-Blanc coiffé d’un bonnet phrygien fut bien résumé par la militante Gwen Fauchois :

« La liste des problèmes suscités par cette affiche est longue. Mais à mon sens, il suffit de dire qu’elle est tout simplement raciste et colonialiste. »

Et donna lieu à de nombreux commentaires ironiques, comme ceux de Myrto, contributrice du magazine l’Echo des Sorcières et qui se définit comme « meuf trans non-binaire racisée »:

« Ma proposition est donc la suivante : ne changez rien à cette affiche, mais changez de nom, histoire d’aller au bout de la dynamique excluante qui fait rire certaines personnes lorsqu’on ose dire « LGBTQI+ » et non pas « LGBT ». Je vous propose le suivant : l’Inter BCBG, l’Inter Blanc Cis, Blanc Gay. »

(LEXIQUE : LGBTQI + Lesbiennes, Gay, Bi, Trans, Queer, Intersex et plus)

Sur les modes de revendication aussi, les ruptures sont nombreuses dans toute la francophonie :

 « Depuis 2007, Pervers/Cité a organisé un mélange de partys de danse, d’interventions politiques et de pratiques artistiques alternatives pour tisser des liens entre les mouvements pour la justice sociale et les communautés queers. Dans un climat où prévalent l’agenda corporatif gai et l’aseptisation homogénéisée des queers, Pervers/Cité tâche de fournir des activités destinées à réanimer les fondements radicaux du mouvement de la Fierté LGBT. »

Et tout comme l’alternative proposée par Pervers/Cité lors des festivités de la Fierté Montréal depuis 8 ans, la Pride de Nuit de Paris a vu le jour cette année avec cette même idée de renouer avec la dimension politique des luttes LGBTQI+ :

« Cette année une Assemblée Générale, composée d’individuEs et organisations (associations, collectifs), a décidé de prendre la rue, le soir, à Paris ce 26 juin 2015, la veille de la « Marche des Fiertés » institutionnelle pilotée par l’inter LGBT et d’affirmer qu’à Paris aussi, il est possible de renouer avec la dimension revendicative de la Pride.

La seule visibilité ne vous suffit pas/plus où vous ne vous y reconnaissez pas?

Vous avez envie d’une autre dimension politique? Eh bien venez l’organiser. »

La bande-annonce de la version hollywoodienne des émeutes de Stonewall a donc été divulguée le 4 août 2015 dans ce contexte de concurrence entre des formes de militance bien distinctes : celles, institutionnelles, qui visent à se rapprocher de la norme blanche et patriarcale. Contre celles, issues du terrain et des minorités, dont les revendications vont du droit au changement d’état civil, à la décriminalisation du travail du sexe, en passant par l’accès à la PMA, le respect de l’intégrité physique des personnes intersexes ou encore l’obtention de titres de séjour. C’est pourquoi le choix de remplacer Marsha P Johnson, une femmes noire trans, par un personnage d’homme blanc cis et gay a pris une dimension hautement politique et symbolique puisque les non-Blanc.he.s de la communauté LGBT se sont vu.e.s, une fois de plus, effacées de l’histoire qui n’aurait pas été écrite sans elles/eux.

Le whitewashing est une pratique courante à Hollywood comme l’avait aussi expliqué Thomas Messias dans Slate :

« Revenons à la définition du whitewashing: il s’agit effectivement d’employer des acteurs blancs là où on aurait dû faire appel à d’autres. Sauf que le réel problème ne réside pas dans le fait de changer la couleur d’un personnage mais dans le fait que cela se produit dans le même sens dans 99% des cas. Cela concourt à renforcer l’invisibilisation des acteurs non blancs, souvent cantonnés à des seconds rôles parfois ingrats. Autrement dit: non seulement on confie peu de rôles d’envergure à des acteurs noirs ou asiatiques, mais on leur vole sciemment les rôles qui auraient dû naturellement leur revenir. »

Dans le cas des émeutes de Stonewall, il s’agit non-seulement de l’invisibilisation des non-Blanc.he.s, mais aussi de celle des personnes trans quand des actrices telles que Laverne Cox semblait toute indiquée pour jouer le rôle principal. La violence de l’effacement des protagonistes historiques de cet évènement est d’autant plus violente que certaines d’entre elles sont encore en vie. C’est d’ailleurs ce qui a incité la bloggeuse Latina trans et lesbienne, Mey, à partir à la rencontre de l’une d’entre elles :

 « La version d’Emmerich de Stonewall, avec son personnage principal masculin, aseptisé, blanc, aseptisé est une insulte à la fois aux légendes qui sont toujours là et à celles et ceux qui sont morts dans la lutte pour non seulement les droits des trans, mais pour les droits de l’ensemble de la communauté LGBTQ. J’ai tendu la main à l’une de ces légendes, Miss Major, pour lui parler de ce à quoi ressemblait vraiment Stonewall et pourquoi ce nouveau film la déshonore ainsi que toutes les femmes de couleur, trans et cis, qui ont travaillé si dur pour nous tirer de là où nous sommes aujourd’hui. Parce que si vous faites un film sur un vrai moment et des personnes réelles portant sur l’histoire, vous pourriez parler à quelqu’un qui était vraiment là. »

Et Miss Major Griffin-Gracy, qui rappelons-le est elle aussi une femme noire trans, du haut de ses 73 ans, n’a rien perdu de sa verve :

« Le fait qu’ils fassent encore cela. C’est tellement douloureux. Qu’en est-il de la vie de tous ces hommes, femmes et trans (…) Qui ne sont pas ici pour censurer cela ? Tu sais? Pour moi, puisque je suis toujours là, je râle et je me plains à ce sujet à chaque occasion que je reçois. Je vais rappeler d’un battement de cils à ces ************ qu’en ce qui me concerne, le T aurait dû venir en premier. »

Il s’agit donc bien plus que d’une question de représentation : c’est la récurrence du recours au principe du « sauveur blanc » qui pose problème. Cette relecture des émeutes de Stonewall entérine cette idée selon laquelle les non-Blanc.he.s en général et les Afro-descendant.e.s en particulier ne seraient jamais les agent.e.s de leur émancipation. Prenons un autre cas où le rôle joué par les Afro-descendant.e.s dans leur libération est systématiquement minoré, voir ignoré : si tout le monde ou presque en France a entendu parler de Victor Schoelcher, qui connaît l’histoire de Toussaint Louverture, de la mûlatresse Solitude et de tou.te.s les résistant.e.s à l’esclavage qui ont conduit à son abolition ? C’est donc bien la question des enjeux politiques de la narration historique que soulève le film de Roland Emmerich, car il s’agit pour les personnes racisées, en particulier trans, de rappeler qu’elles sont les sujets agissant de l’histoire des mouvements LGBT. Qu’elles sont même à l’origine de bon nombre de batailles victorieuses, si ce n’est pour elles, mais au moins pour le reste la communauté et qu’à l’heure d’internet et des caméras HD, elles ne se laisseront pas déposséder de leur histoire.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que les contre-attaque face à cette réécriture de l’histoire ont été bien au-delà des offensives sur Twitter (#BoycottStonewallMovie ou #NotMyStonewall) et sont focalisées sur la promotion de narrations alternatives, centrées autour du point de vue de personnes trans non-Blanches. Dans ce cas précis, la promotion de la campagne de financement participatif pour la réalisation d’un film intitulé: Happy Birthday, Marsha!

 « D’autres adoptent une approche plus positive et soutiennent Happy Birthday, Marsha!, un nouveau film en grande partie écrit, produit et joué par des femmes queer et trans de couleur. Leur but est de raconter une version plus précise de ce qui s’est réellement passé au Stonewall Inn. »

Nous assistons donc à un moment inédit dans l’Histoire où les tentatives de « whitewashing » sont immédiatement questionnées et ce, à l’échelle mondiale. Et c’est ici que cette polémique offre une véritable opportunité de repenser les questions de genre et d’orientations sexuelles dans la communauté LGBTQI+ Afro-descendante mondiale.

Internet et la démocratisation de l’accès aux outils audiovisuels nous permettent désormais d’être en charge de la narration. Aux États-Unis où le communautarisme est non seulement moins stigmatisé par l’État, mais aussi tout à fait assumé par les minorités, une industrie cinématographique afro-américaine a vu le jour dès les années 70 sous l’impulsion de Melvin Van Peebles. Il fut le premier avec son long métrage auto-produit, Sweet Sweetback Badass Song, à centrer la narration autour d’un héros noir qui s’en sort à la fin. Et il fut aussi un pionnier dans la mise en place des quotas, en les appliquant de fait sur ses plateaux de tournage (dans ses équipes, les non-Blanc.he.s devaient représenter au moins 50% du groupe). Spike Lee reprit à son tour ce mode de production et de narration. Et ce n’est donc pas surprenant qu’aujourd’hui, Dee Rees, réalisatrice lesbienne et noire de 34 ans, ancienne élève de Spike Lee à NYU, signe son deuxième long métrage dont les protagonistes sont des femmes noires et queer ! Pariah qui est sorti en 2011, relate la sortie de l’adolescence d’une jeune femme noire de Brooklyn et les difficultés qu’elles rencontre avec sa famille qui découvre son homosexualité. Ce premier film a remporté une pléthore de prix dont celui de la cinématographie au festival Sundance:

Bessie, le biopic sur la vie des chanteuses de blues bisexuelles Bessie Smith et Ma Rainey fut quant à lui diffusé sur HBO le 16 mai 2015 :

L’exemple de Dee Rees montre qu’en dehors d’Hollywood, les narrations alternatives peuvent désormais exister sans être confinées à la confidentialité. Gageons donc que cette nouvelle mise en exergue de la nécessité de prendre nous-mêmes en charge les modes de nos représentations, aura pour conséquence d’attirer toujours plus nombreu.x.ses les queers Afro-descendant.e.s vers les métiers d’auteur.e.s, de journalistes, de scénaristes, de production, de mise en scène et de réalisation. Et grâce aux nouvelles technologies, nous sommes dans une époque où nous pouvons même nous distancier de la focalisation permanente sur les Etats-Unis, afin d’aborder les questions propres à la communauté Afro-descendante, en Afrique et dans toute la Diaspora.

Commençons justement avec deux projets audiovisuels qui sont l’œuvre de groupements d’associations (ce qui explique que leurs titres mentionnent l’Afrique, en général et pas des pays en particuliers) :

1) Idées reçues sur l’homosexualité en Afrique

2) Webseries LGBT in Africa : « Growing up LGBT in Africa » (La Websérie LGBT en Afrique: « Grandir en étant LGBT en Afrique »)

La multiplication des vidéos, articles et même des médias spécifiquement dédies à la communauté LGBTQI+ Afro montrent que la nécessite de maitriser le récit afin d’établir nous-mêmes les conditions de notre émancipation, est en train de se diffuser dans toute la diaspora. Je citerai par exemple le magazine bilingue français/anglais, QZine basé au Burkina Faso :

« Q-zine, est un magazine électronique, par, pour et sur les minorités sexuelles africaines. Nous visons à promouvoir l’inspiration et la création au sein des groupes de minorités sexuelles afin de célébrer, de débattre et d’explorer la créativité et la richesse culturelle de la vie queer en Afrique. »

En France ce sont deux jeunes femmes Thara et Sandra qui ont lancé le magazine électronique Dollystud afin donner de la visibilité et offrir une plateforme aux lesbiennes Afro-descendantes :

« Être une femme, être noire, être lesbienne, Dolly (féminine) ou Stud (masculine), ce n’est pas toujours facile de trouver sa place dans une société qui ne nous représente pas : pas de plateformes dédiées. Tout comme vous nous avons longtemps cherché un magazine, un site, un blog, une page où l’on pourrait retrouver des informations relatives à notre communauté : afro-caribéenne, mais également latine et maghrébine. (…) C’est face à ce constat que nous, deux femmes noires lesbiennes, afro-caribéennes, avons décidé de créer le magazine en ligne dont nous avions toujours rêvé. »

Elles se lancent désormais elles aussi dans le monde audiovisuel avec un projet visant à donner de la visibilité aux lesbiennes Afro-descendantes:

Toujours en France, on peut citer des bloggers qui représentent des médias à seuls, Chronik de Nègre(s) Inverti(s) en fait partie et si les thématiques abordées sont multiples :

« Black Power/ Konsyens Karayib/ Panafricanisme/ Afroféminisme/ Sexualités et genres dissidents »,

il est important de noter que c’est un des sites les plus exhaustif et pédagogique sur les questions trans d’un point de vue d’Afro-descendant francophone :

« Si vous souhaitez en apprendre plus sur ce qu’est le changement de sexe, une première chose à savoir : abandonnez la question du « pourquoi les gens changent de sexe ». Partez du principe que cela existe, cela ne change rien à votre vie personnelle (personne ne vous force à faire du même), et voici une petite ébauche d’informations pour en savoir plus.

  1. Définition

Tout d’abord, on retiendra qu’ici, je considère que « changer de sexe » se joue sur trois niveaux :

le social : c’est le fait de se présenter à son entourage comme « devenant » homme ou femme (le terme devenir est souvent impropre car beaucoup de trans considèrent qu’ils/elles ont toujours été la femme ou l’homme que la société ne voyait pas).

le physique : c’est le fait de faire des opérations et/ou de prendre des hormones pour transformer son corps

le juridique : le fait que la loi reconnaisse ce changement en modifiant l’Etat civil.

On verra que ces trois niveaux de définitions ne sont pas automatiquement liés, et que les embûches sont nombreuses pour passer de l’un à l’autre. »

On voit donc qu’en l’espace de quelques années, les ressources francophones concernant la communauté LGBTQI+ Afro-descendante se sont multipliées, permettant ainsi d’aborder ces sujets dans nos contextes. Et l’espace médiatique n’est pas le seul à avoir été modifié, il suffit pour s’en convaincre de noter la multiplication des festivals de films dédiés aux LGBTQI+ Afro :

Au Canada depuis 2009 et en Belgique depuis 2013 et c’est le festival international des films LGBT Afro-Caribéens, Massimadi, qui permet de faire vivre à l’écran la diversité des narrations et des représentations documentaires et fictionnelles de la communauté LGBTQI+ Afro.

En Autriche, c’est le collectif Black_Women*_Space qui lance :

« Fin septembre 2015 (…) à Vienne The Black Her*Stories Project – le premier festival de cinéma féministe noir-queer.

Le festival de cinéma sera réalisé à travers le projet The Black Her*Stories Project (financé par la WIENWOCHE 2015, un festival culturel à Vienne). Il s’agit d’un projet dans lequel les réalités révolutionnaires noires-queers seront rendues visibles pour raconter et transmettre Black Her*Stories.
(…) À plus long terme, nous voulons créer une archive durable, qui sera complétée en outre sur notre site de web http://blackwomenspace.com/. Ainsi nous voulons créer l´accès à toutes sortes des films féministes noirs-queers. »

Considérons donc la polémique mondiale suscitée par la version de Roland Emmerich des émeutes de Stonewall pour ce qu’elle est : un rappel de la nécessité politique pour les LGBTQI+ Afro-descendant.e.s de se réapproprier la narration. D’abord dans le but de pouvoir transmettre nos expériences, ensuite pour affirmer nos existences et enfin, pour ne plus jamais être effacé.e.s de l’Histoire.

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GROSSE FATIGUE

TW : Pour celles et ceux qui ne me connaissent pas dans la vraie vie, ne vous inquiétez pas, tant que j’écris, ça va.

Retour sur 48h (et 30 ans) de vie dans ma peau de Noire.

Je suis donc en train de m’installer à Montréal et je m’étais  imposée une trêve d’écriture et d’activités militantes car j’approche du burn-out. Malheureusement, la vie me rattrape toujours. Bienvenue donc dans un énième épisode de « Vis ma vie de Noire ».

Pour célébrer l’anniversaire d’Ismaël -mon beau-fils- (et aussi pour valider mon visa d’étudiante), nous décidons avec mon compagnon d’aller passer deux jours aux États-Unis pour que le petit puisse manger des burgers à la source et que je puisse faire tamponner mon passeport au retour. Jusqu’ici tout va bien, nous sommes des privilégiés qui ont les moyens de vivre entre deux pays et même de faire du tourisme!

Tout va tellement bien que même si c’est le centre de mes activités artistiques, de mes préoccupations politiques et de ma santé mentale vacillante, j’en ai presque oublié que je suis Noire. Je décide comme ça, à la légère de passer deux jours aux États-Unis, pays ô combien « Black Friendly ». C’est le problème de la vie à proximité des enfants, vous vous retrouvez à vous enthousiasmer pour tout. Et tellement perdue que j’étais dans la planification (trouver un motel, un labyrinthe de maïs, un bon resto de burger, etc.) que j’en ai négligé mon usuelle préparation psychologique au voyage. En effet, comme le faisait remarquer une amie dans ce très bon article, le tourisme quand tu es Noire, c’est pas toujours synonyme de fête.

Je me rappelle d’ailleurs en écrivant ceci qu’en début d’année lors de ma première année à Sciences-Po, on nous avait fait remplir un questionnaire dans lequel une des questions était quelque chose comme: « Quelle carrière envisagez-vous? » et j’avais répondu: « Globe-Trotter ». J’étais retombée sur ce bout de papier lors de mon déménagement et ça m’avait bien fait rire, l’inconscience de la jeunesse… La réalité me rattrapa 4 ans plus tard, quand à 21 ans, après mon année d’échange en Australie, je m’enquerrai auprès d’un ami baroudeur sur son expérience du Transsibérien car je rêvais (et rêve toujours) de revenir de Melbourne en passant par la Chine pour arriver à Moscou. Ce garçon qui n’était pas le dernier à se lancer dans des aventures épiques (il avait traversé à pieds, quelques années plus tôt, plusieurs pays du croissant fertile après sa conversion à l’Islam, mais ça c’est une autre histoire). Bref, il m’expliqua très calmement que déjà, une meuf seule dans le Transsibérien, c’était chaud, mais une NOIRE?!!! Là je risquais carrément ma vie! Et tout étonné qu’il était que j’aie même pu y penser, il me laissait à ma déception de réaliser que même ça, le fantasme de post-adolescente de partir sur les traces des grandes exploratrices et à la découverte du pays qui vit naitre et la Révolution russe et Marina Tsvetaeva, je n’y avais pas droit. J’optais donc pour le combo Nouvelle-Zélande/Thaïlande et bien que ce ne fut pas toujours de tout repos, cette première expérience de femme noire seule avec son sac à dos me permit de mettre aux points quelques techniques de survie pour celle qui n’est pas censée aller découvrir de lointaines peuplades et cultures.

  • Règle n.1: Fuir les Français.e.s comme la peste
  • Règle n.2: Agresser à l’instant où il s’assied en face de toi (par exemple en hurlant très fort) tout gros relou qui part du principe que tu es une travailleuse du sexe (surtout en Thaïlande)
  • Règle n.3: Taper l’incruste (aller dans les mêmes motels par exemple) sur de courtes périodes avec des inconnus -cibler les meufs cools et/ou les freaks- pour pas voyager (complètement) seule
  • Règle n.4: Se préparer psychologiquement avant tout passage à un poste frontière pour: ne pas s’énerver quand tu es choisie « au hasard » pour qu’on fouille ton sac. Te remémorer tous les endroits où tu as mis les pieds les jours/semaines précédentes (tip: faites des carnets de voyage/collage comme ça vous gardez tout -tickets de train, note d’auberge, etc- mais de façon artistique, à la fin tu le fais même pour le plaisir). Sourire. Parler avec ta voix la plus douce.
  • Règle n.5: Apprendre à tenir ton poing fermé dans ta poche et ta langue mordue entre tes dents assez longtemps avant de crier/taper dans une poubelle/entamer un monologue sur le racisme systémique sans risquer d’être retenue à la dite frontière.

Je précise qu’à mon époque, il n’existait pas encore Travel Noire et qu’en vertu de l’épisode qui suit, je vais désormais choisir avec beaucoup de soin où je mets les pieds, surtout en vacances.

Retour au présent donc et à l’escapade dans le Vermont:

1er incident: La frontière

Bien entendu, en dépit de nos passeports européens ET de notre ESTA fait sur internet pour la modique somme de 42 dollars, nous sommes forcés de descendre du véhicule. Bien entendu toutes les personnes dans la salle d’attente sont non-Blanches, en majorité des Noir.e.s et les seul.e.s Blanc.he.s qui sont stoppé.e.s sont des groupes de jeunes (pas des familles). Les premières dix minutes, je tiens bon, je plaisante avec Enrico (ça te plait les vacances avec des Noir.e.s hein? Quand t’étais assistant photo chez Magnum, tu la passais tranquillou la frontière U.S, hein? etc. etc.) Au bout de 20 minutes, sans que personne ne nous explique quoi que ce soit et que les Blanc.he.s arrêté.e.s après nous se voient rendre leur passeport avant nous, je commence à me tendre. Mais je continue à me contenir.

IL EST IMPORTANT À CE STADE DE SE SOUVENIR QUE NOUS SOMMES LÀ POUR L’ANNIVERSAIRE SURPRISE D’ISMAËL ET QUE J’ESSAIE DONC DE ME RETENIR DE FAIRE MON LAÏUS SUR LE RACISME SYSTÉMIQUE PUISQU’ON EST EN VACANCES ET QU’ON EST LÀ POUR PASSER DU BON TEMPS.

À 30 minutes, Enrico et moi emmerdons officiellement les bonnes résolutions et commençons à pester entre nous en Italien car on se dit qu’il y a peu de chance pour que les douaniers américains soient trilingues (comme c’est la frontière canadienne, y’en a qui parlent français). Car il faut bien le dire, les douaniers américains c’est vraiment un scandale! Un père et sa fille haïtiens devant nous devront d’ailleurs rebrousser chemin, non sans avoir dû remplir des kilomètres de paperasse comme si c’était déjà pas assez humiliant de devoir rentrer à Montréal… Quand un énième groupe de jeunes Blancs arrivés APRÈS nous sont appelés AVANT nous, je peste un peu plus fort et (je ne crois pas au hasard) le seul douanier non-Blanc (asiatique) nous appelle enfin. Sur ce, on nous prend nos empreintes, les Blanc.he.s non-accompagné.e.s de Noir.e.s n’y ont pas eu droit ET on doit payer 18$ (je rappelle qu’on avait déjà payer l’ESTA) sans raison donc, mais bien entendu à ce stade, on argumente pas, on veut juste récupérer nos passeports. Au total, prés d’une heure à la frontière, sans raison, pour le plaisir de l’humiliation, comme le faisait très bien remarquer une étudiante zimbabwéenne qui vit ça régulièrement lors de ses retours en Europe puisqu’elle étudie en Belgique.

2e incident: le lieu de villégiature

Burlington, charmante bourgade du Vermont, à 1h30 de Montréal est surtout une ville tellement propre et blanche et cliché américain qu’au bout de dix minutes cette surabondance de drapeaux, de grosses maisons, de mecs en bermudas avec leurs casquettes et leurs grosse voitures, tu te sens comme Nicole Kidman dans le remake de Stepford Wives. Et tu comprends aussi nettement mieux le cinéma de Georges Romero! Mais c’est à la tombée de la nuit et en rentrant vers ton motel qui est excentré par rapport au centre-ville touristique que tu réalises que Burlington n’est pas une ville blanche. Non, il y a même des daronnes africaines en boubous, des jeunes latinos qui jouent au foot, mais étonnamment tout ce beau monde est situé en périphérie de la ville et n’apparait que pour le coucher du soleil sur le lac Champlain qui est très beau, il faut le reconnaitre. Mais comme le seul mec noir que tu as croisé dans la journée était un jeune clochard au pantalon déchiré qui arpente la rue commerciale en se parlant tout seul, le contraste entre la ville-musée blanche proprette et ses habitant.e.s racisé.e.s poussés hors de la carte postale te laisse un goût bien amer dans la bouche.

Le 3e incident est celui qui te fait vriller bien entendu: « Laissez votre sac hors de la cabine s’il vous plait »

Nous sommes donc dans un magasin type Vieux Campeur et comme c’est les soldes je me dis que je vais essayer un maillot une pièce vu que je me remettrai bien a la natation « sportive ». Je prends le maillot, je vais aux cabines d’essayage et là, un des vendeurs me dit: « Par contre votre sac, vous pouvez le laisser à l’extérieur? ». Et rebelotte, dans ma tête c’est le 14 juillet. Si je l’embrouille, je suis la Angry Black Lady. Et surtout, je me dis que je veux pas afficher le petit, c’est son anniversaire, je vais pas faire une scène dans le magasin de sport. Mais j’entends bien les Blanc.he.s dans les autres cabines et leurs sacs à elleux ne sont pas à l’extérieur de leurs cabines. Je rentre avec 1 article! 1 article Muttafucka!!! Si je ressors sans rien t’as même pas besoin de fouiller mon sac. Tu penses quoi, que je vais voler des trucs grâce à mes dons de sorcière voodoo?!!! ? Du coup, j’essaye pas le maillot, je retourne vénère vers Enrico et Ismaël et je jure en Italien parce que comme y’a plein de québecois qui vont à Burlington, certains vendeurs parlent français. Mon stratagème fonctionne moyen vu qu’un vendeur vient me demander si tout va bien, je dis que oui en le fustigeant du regard (je suis toujours torturée entre « faire une scène »/ »pas faire une scène »). On prend un pull au gamin parce que même si je veux pas donner de l’argent au magasin, je me dis que c’est pas au petit de trinquer, ça fait déjà deux fois en moins de 24h que je sors de mes gonds. Et je m’étais promis de rester calme.

Mais voila, j’suis SUPER VÉNÈRE!!!

Mon stratagème de survie jusqu’à il y peu était de regarder vers l’avenir: « Quand j’aurai quitté ce village de bouseux » « Quand j’irai vivre dans une plus grande ville » « Quand je travaillerai dans ce qui me passionne » « Quand j’aurai plus d’argent », « Quand je serai heureuse en amour », etc. etc.

Car plus jeune, je pensais sincèrement qu’il existaient des moyens d’atténuer sa négrité, c’est d’ailleurs l’idée du mouvement afro-américain post-esclavage « New Negro » récemment recyclé en « New Black ». En résumé, la politique de respectabilité et surtout, pour ce qui concerne notre époque L’ARGENT, serait notre voie royale vers l’émancipation et l’obtention du respect qui (selon moi nous est dû) mais que l’on doit conquérir selon la team Morgan Freeman/Raven Symone/Pharell et tou.te.s les apologues du « Respectons-nous » . Et bien laissez-moi vous dire un truc les ami.e.s.

En tant que personne qui a menti éhontément à son banquier en assurant que je venais de signer un CDI quand j’étais en route pour un entretien d’embauche ; qui a pleuré dans le bureau de l’assistante sociale pour avoir le droit à l’aide exceptionnelle de la ville de Paris qui m’a payé trois loyers et évité de devoir dégager au printemps ; qui a emprunté de l’argent à des potes pour rembourser d’autres potes, tout en squattant aussi leurs apparts. Bref, pour avoir connu deux-trois galères, je précise que je suis d’accord, vivre avec de l’argent, C’EST MIEUX. Le confort, c’est sympa, les vacances, encore plus et pour mépriser l’argent, encore faut-il en avoir. MAIS ce qui me désole chez la #NewBlackTeam c’est l’entretien du mythe selon lequel notre bonne conduite et/ou notre accession au capital serait la voie du salut et de l’émancipation. Demandez à votre chère Oprah si elle a kiffé son séjour en Suisse? Combien de temps et de mort.e.s vous faudra-t-il pour comprendre que ce n’est pas en gagnant beaucoup d’argent que vous atteindrez enfin les sommets immaculés de la Blanchisserie.

Mais surtout la question qui subsiste c’est qu’est-ce qu’on peut bien vouloir aller foutre avec des personnes qui considèrent que la mort d’un phoque ou d’un lion sont des sujets de société nettement plus inquiétants et/ou émouvants que la mort de leur concitoyen.ne.s? Si je m’énerve là, maintenant, c’est évidemment parce que j’ai moi aussi cru que mes diplômes me protègeraient ; j’ai moi aussi passé près de 20 ans de ma vie à essayer de rentrer dans le moule, à prouver que j’étais une humaine et que je méritais moi aussi de la compassion et de l’empathie. Alors, oui quand je vois des plus jeunes ou des plus vieux qui restent convaincu.e.s que le problème vient de nous, je suis furieuse. Je suis furieuse parce que même lorsque nous nous suicidons nous-mêmes, c’est le système qui a eu raison de notre peau. Je suis furieuse parce qu’en voyant le début de la vidéo de l’arrestation de Sandra Bland mon cœur s’est serré en reconnaissant cet épuisement dans la voix, ce désespoir face à l’humiliation de trop, à l’agression quand tu te rends au travail. Ce moment où tu l’ouvres, même si tu sais quelles pourraient être les conséquences. Et comme tu es une femme noire, tu n’auras même pas droit à une chance. On parle pas de seconde chance, on parle d’UNE chance, UNE. Tu étais dans ton bon droit, mais dans nos cas, demander justice, c’est parfois le début d’un suicide. Tu savais ce que tu risquais et tu ne t’es pas tue, peut-être parce que c’était le jour de trop et j’ai lu quelque part « assassinat (par suicide) » et j’ai trouvé ça très juste. Je pense qu’on ne parle pas assez des conséquences psychologiques du racisme et du sexisme systémique. Je pense, comme cette auteure, qu’il est important de ne pas surestimer les capacités de résilience des Noir.e.s, en particulier des militant.e.s. On peut se battre, être conscient.e et simultanément souhaiter que tout s’arrête. Ce tweet en particulier m’a beaucoup touché sur le lien entre dépression et combat politique:

Il y a aussi une citation de James Cone qui dit:

TO BE BLACK IS TO BE BLUE

J’ai admiré le courage de Terrell J. Starr. Admettre aussi publiquement qu’on est au bout du rouleau, c’est très fort. Et je vois poindre de plus en plus de statuts, vidéos, tweets et billets comme celui de Mrs Roots sur la nécessité de prendre soin de soi. J’ai d’autres raisons au-delà de Sandra Bland et tou.te.s les autres disparu.e.s d’être irascible en ce moment, mais ces derniers mois ont vraiment été de trop et je me retrouve complètement dans tous les discours de lassitude et d’épuisement. Ce ne sont pas les gros trucs qui m’usent, ce qui me tue à petit feu ce sont les petites humiliations, la condescendance et les invasions quotidiennes de mon intégrité physique ( POURQUOI AVEZ-VOUS BESOIN DE TOUCHER NOS CHEVEUX? NOTRE PEAU? POURQUOI?!!!)

Quand je pense qu’il y a encore trois ans, je disais « Quand j’aurai accompli ceci », « quand je vivrai à tel endroit » comme des mantras me permettant de me projeter dans le futur, de me dire que ça allait s’arranger. J’ai moi aussi envie de vivre mais je me suis désormais faite à l’idée que ça ne s’arrangera pas avec un lieu ou un métier, ou un amour, cette merde était là avant moi, elle sera là après moi et ça ne s’arrêtera de me faire mal que quand je serai morte. Aujourd’hui, je sais qu’à la question « Où pouvons-nous être libres, où pouvons-nous être Noir.e.s?« , la seule réponse qui me vient c’est « dans nos têtes ». J’ai choisi Montréal comme étant un des endroits où ce sera le moins pire car j’appartiens à la diaspora. La Caraïbe et l’Afrique sont deux aires géographiques où je serai toujours, la « Négropolitaine », la « Française », voire la « Blanche », sobriquet d’autant plus difficile à avaler quand tu as passé ta vie à te faire pourrir par les Blanc.he.s, justement. Et au-delà de la sensation désagréable d’être rejetée par celleux qui sont censé.e.s être les tien.ne.s se pose bien entendu la question des rapports de domination économique et politique car si mes passages de frontières sont agaçants, mon passeport européen reste tout de même un sacré privilège, mon bagage scolaire aussi et je n’ai vraiment pas envie de me la jouer néo-colon. Quoiqu’en écrivant ça, je me dis que le drame de l’appartenance à la diaspora, c’est de se retrouver à perpétuer les merdes de l’homme blanc quel que soit l’endroit où tu choisis de poursuivre ton errance.. Montréal comme toute l’Amérique du Nord est une terre volée aux Amérindiens, mais c’est aussi une terre d’immigration et c’est pourquoi à ce jour, c’est le meilleur compromis que j’ai trouvé entre toutes mes identités. Tout ce que je peux faire, c’est me renseigner afin d’être la plus respectueuse possible de cette terre et des Mohawks, son peuple.

Et pour la première fois de ma vie, ce dont j’ai le plus hâte, c’est de profiter de l’hiver montréalais pour avoir une bonne raison de ne pas sortir de chez moi. Profiter du temps et du silence dans une ville enneigée pour écrire, me reposer, ne pas me mêler au monde. Parce que je suis fatiguée, fatiguée d’être en colère, fatiguée de ne pas pouvoir être en vacances en dehors des moments où je dors ou suis sous l’effet de produits stupéfiants. Le sommeil, comme les narcotiques et tout ce qui interfère avec notre métabolisme sont des formes d’auto-médication comme tant d’autres et à ce titre, c’est la question des dosages qui détermine leur toxicité. Si vous passez plus de temps à dormir qu’éveillé il y a de fortes chances pour que vous soyez déprimé, idem avec les drogues, elles peuvent soit vous aider à supporter la vie en société, soit contribuer à votre désocialisation. J’ai donc décidé d’essayer l’hiver, long et rude comme mode régulation sociale, il n’y a pas de risque d’accoutumance vu que c’est bien rude et qu’à la fin arrive toujours le printemps. Je me garde l’option cahutte sur la plage au Cap-Vert ou ferme perdue en Nouvelle-Zélande pour mes vieux jours, quand j’aurai vraiment cédé à la misanthropie.

En attendant vu qu’il est 4h30, j’vais me coucher (en même temps quitte à pas dormir, autant écrire)

Pas merci les États-Unis -si y’avait pas New-York, la Nouvelle-Orléans et Portland, je serai pas prête d’y refoutre les pieds-.

ÉMULATION OU COMPÉTITION: APPRENONS À JOUER COLLECTIF

Je réalisais il y a peu que je me suis de nouveau laissée aller à un de mes vieux travers : le goût de la compétition. Il faut dire que pendant longtemps, c’est un désir revanchard qui m’a animée et sauvée de la dépression. Je voulais prouver que les enfants adoptés ne devenaient pas tous des cas sociaux, je voulais devenir l’opposé de mon frère et j’entrepris donc de réussir partout où il avait abandonné : la musique, le sport, les études. Je voulais prouver que non seulement les Noir.e.s n’étaient pas moins intelligent.e.s mais au contraire, être toujours la plus érudite et en tête de classe. Cette obsession de la revanche et de l’excellence m’a d’abord portée : j’ai pu sortir de ma campagne quand j’ai été « détectée » vers 12 ans et que je suis partie jouer au Bron Basket Club (BBC), enfin, la ville et la rencontre avec la NoirAbie.

Le basket m’emmena jusqu’aux États-Unis où je fis mon premier voyage en avion ET non accompagnée par mes parents pour rendre visite à la famille d’une amie dont le père, basketteur professionnel et longtemps mon mentor, avait décidé de me faire découvrir l’univers afro-américain. Comprenant que je n’excellerai jamais en musique, j’abandonnai au profit du basket, non sans avoir passé six années à pratiquer le solfège et trois années le cornet à pistons. Quand à l’école, je connaissais la consécration à 17 ans quand aussitôt le bac en poche, j’entrais à Sciences-Po Lyon. À cette époque, je jouais encore en Nationale 3, toujours au BBC et je découvris brutalement le côté obscur d’une vie basée sur la compétition : je ne faisais rien pour moi. Mon seul moteur était : contre le reste du monde ! Et ayant atteint la plupart de mes ambitions d’enfance, je me retrouvais complètement démunie.

Je ne savais ni ce que j’aimais vraiment, ni qui je voulais devenir. J’avais passé tellement de temps à chercher à (me) prouver ma valeur que je n’avais jamais songé à mes goûts et aspirations profondes. Peu après, je devenais majeure et allais voir mon dossier à la DDASS, ce qui acheva de me retourner le cerveau. Je réalisais que toutes mes connaissances, ma détermination et mon acharnement à dominer et transformer mon corps ne seraient jamais des distractions suffisantes. Comme tou.te.s les autres enfants né.e.s sous X avant moi, j’avais le cœur brisé.

Marianne Jean-Baptiste

Marianne Jean-Baptiste

Et malgré tous mes efforts pour (me) prouver que j’étais différente, je pétais les plombs. J’arrêtais le basket en compétition, me rasais la tête, entrais dans une longue période fêtarde à tendance auto-destructive, j’en passe et des pires. Commençait ainsi un long chemin de désapprentissage de ce qui m’avait d’abord aidée et commençait alors à me bouffer de l’intérieur : l’esprit de revanche et de compétition. Si je suis aujourd’hui capable de le formuler clairement, c’est (certes grâce aux séances chez le psy) mais aussi grâce à une vidéo d’une conférence d’Albert Jacquard. Vous l’aviez pas vue venir celle-là, hein?! Mon non plus, j’avoue. Dans cette conférence sur l’enseignement scientifique à l’école que je découvris en allant voir jouer un pote au théâtre, il y de cela deux ans, Albert Jacquard explique la différence entre l’émulation et la compétition et ce fut une des grandes épiphanies de ma vie (à partir de 37’01):

« La compétition c’est rencontrer l’autre en ayant le désir de l’emporter sur lui, l’émulation c’est rencontrer l’autre en se disant, y’a des choses qu’il fait mieux que moi, et bien je vais lui demander de m’aider à les faire mieux que moi. C’est ça qui permet de s’améliorer soi-même.»

Cette notion de rencontre de l’autre plutôt que de domination de l’autre m’a changée la vie. Par exemple, dans le monde militant, les discussions visent plus souvent à convaincre qu’à faire évoluer notre propre façon de pensée. Il s’agit de prouver au camp opposé que l’on a raison et plutôt que d’écouter ce que les autres ont à dire ou voir comment cela peut s’intégrer ou non à notre propre pensée, on cherche avant tout à les dominer. On patiente jusqu’à notre tour de parole en préparant une réponse dont on espère qu’elle va clore le débat, ce qui est tout, sauf une rencontre. Et c’est une des raisons pour lesquelles je me suis tournée vers l’écriture et l’art en général. Mon travail artistique est politique en ce sens qu’il questionne la vie de la cité et qu’il me permet d’afficher ma subjectivité.

Mais ça reste une proposition, idem pour les articles de journaux, j’offre mes opinions, on est pas obligé.e.s d’adhérer. Ce qui me plait le plus dans l’art c’est la place laissée à l’interprétation, à la discussion et surtout au temps long. En ce qui me concerne, il est rare que j’aie des épiphanies brutales.

Epiphany

La plupart des opinions que je me suis forgées sont la conjonction de films, conférences, pièces de théâtres, discussions avec des ami.e.s, morceaux de musique, visites d’expos, voyages, etc. Et un jour, toutes ces expériences et bribes de réflexions s’agglomèrent, me permettant ainsi de faire ma propre opinion. C’est finalement ce à quoi j’aspire aujourd’hui: faire partie des multiples clics qui mènent au déclic -ou pas, dans 1 mois ou dans 10 ans, ça ne m’appartient pas et m’importe peu. Une œuvre, qu’il s’agisse d’un film, d’un texte, etc. n’a qu’une puissance de suggestion, c’est à la personne qui la reçoit de décider ce qu’elle en fait et c’est le type de rapports que je préfère désormais entretenir avec autrui.

Et si j’écris tout ceci aujourd’hui c’est que j’ai réalisé il y a peu que la précarité des conditions de réalisations de mon film m’a amené à retomber dans mes vieux travers. Car le goût de la compétition, c’est finalement l’expression d’une insécurité : la peur de ne pas y arriver, de ne pas être assez douée, de se voir dépossédée de son travail/de ses idées. Ces insécurités sont souvent fondées. Par exemple, j’ai été victime de plagiat concernant mon film ou des textes et j’ai aussi connu les tentatives d’OPA sur un scénario par une boîte de prod plus dotée en fonds et en avocats que moi, etc. Mais souvent (et c’est aussi mon cas), c’est le stress et l’angoisse de ne pas y arriver soi-même qui nous pousse à nous sentir menacé.e.s par le travail de nos consoeurs. Je pense que cette insécurité est renforcée par l’intériorisation de l’image du ou de la « Noir.e d’exception ».

THERE CAN BE ONLY ONE

THERE CAN BE ONLY ONE

Nous apprenons dès le plus jeune âge qu’il n’y aura pas de place pour tout le monde, un « Harry Roselmack », une « Audrey Pulvar », une « Aïssa Maïga », une « Christiane Taubira »… Bref dans tous les domaines/métiers/grandes écoles, un.e Noir.e peut arriver à contourner le plafond de verre, mais pas plus, sinon ça devient communautaire ou « ghetto ». À titre personnel, je fus « la Noire » de ma promo à Sciences-Po Lyon, « la première Noire » de l’équipe d’agents d’accueil de l’Auditorium de Lyon -qui engageaient pour la 1ère fois une Noire et un Arabe après s’être faits taper sur les doigts pour leur manque de diversitayyy-, « la première serveuse noire » d’une brasserie chic dans le Marais, etc., etc.

Nous apprenons donc la concurrence intra-communautaire dès le plus jeune âge, si tu veux être « la Noire » de la boîte/école/série télé, évite d’être solidaire des autres Noir.e.s qui pourraient te piquer la seule place allouée à votre groupe. Pire encore, nous sommes si aliéné.e.s qu’une fois la porte passée, nous la refermons derrière nous, entraînant ainsi notre disparition programmée. Le principe même de la/le Noir.e d’exception, c’est qu’à la minute où vous êtes coopté.e par le monde blanc et acceptez de couper les ponts avec la communauté noire, vous êtes mis.e en position d’extrême précarité : soit vous jouez le jeu de la blanchité et rejoignez le camp de celleux qui « lavent plus blanc que blanc » pour conserver votre place ; soit vous serez évincé.e dès qu’un.e nouvelle Noir.e d’exception apparaitra sur le marché, car après vous être coupé.e de votre communauté, qui pour vous soutenir quand la blanchisserie n’est plus intéressée ?

Cette idée que faire nombre n’est pas une force mais une menace est au cœur de ce qui empêche la communauté noire française de s’imposer dans l’espace public et politique. Qu’on s’entende bien, je ne dis pas qu’on doit tout accepter de la part de la communauté parce que nous sommes Noir.e.s. Ce que je dis c’est que nous devons réfléchir à comment nous émanciper ensemble. Former des réseaux, des syndicats (dans le monde du ciné/spectacle par exemple), bref créer des coalitions qui nous permettent d’avoir voix au chapitre, pas parce qu’on est la dernière saveur exotique du moment, mais parce qu’on fait partie du paysage politique et qu’on possède des moyens de pression (le boycott par exemple, qui n’a d’intérêt que s’il est largement suivi).

Fatou Diome_France 2

Et c’est cette dimension de responsabilité vis-à-vis de la communauté que je souhaite remettre à l’ordre du jour chez les Noir.e.s qui ont du pouvoir, même minime, à commencer par moi. Il est des pratiques qui doivent cesser et d’autres dont on peut s’inspirer (car si je n’idolâtre pas les Etats-Unis, je dois reconnaître que les pratiques de solidarité intra-communautaire ont fait leur preuve chez les Afro-américains). Voici la liste que j’ai décidé d’appliquer : elle est non-exhaustive, va évoluer tout au long de ma vie et peut être adaptée en fonction des activités de chacun.e :

1) Je ne participe pas à la précarisation de ma communauté

Ce qui signifie que lorsqu’on atteint un certain degré d’autonomie financière et de confort dans sa vie (ce qui sera bientôt mon cas, je l’espère): on ne file pas des stages non-rémunérés aux sistas et aux bros ; on ne fait pas des événements à des prix d’entrée excluants, etc. Par exemple, pour mon film qui est fait en mode pirate -car je le rappelle : je suis une assistée, je n’ai pas d’argent à moi-, je n’ai sollicité que des personnes qui ne sont pas précaires puisque je leur demande de travailler gratuitement. J’ai fait ce choix bien qu’il me rende difficile mon second principe.

2) Je réalise des films avec une équipe paritaire et dans laquelle plus de 50% des technicien.ne.s, prod, etc. sont non-Blanc.he.s.

On s’en sortira ensemble et ça commence par on se sortira de la précarité ensemble. À compétences égales, je favoriserai systématiquement les non-Blanc.he.s, c’est ce que j’appelle : LES QUOTAS PAR LE BAS. Quand nous avons les moyens d’enrayer la discrimination à l’embauche, c’est à nous de donner la priorité aux nôtres.

3) Je demande à être interviewée par des journalistes non-Blanc.he.s

Toujours le même principe : faire travailler les membres de ma communauté ET confronter les rédactions à la blanchité de leurs équipes. LES QUOTAS PAR LE BAS

4) Je ne m’attribue pas et/ou ne participe pas à l’invisibilisation du travail des membres de ma communauté

Les bloggeuses, militant.te.s, chercheur.e.s, journalistes, non-Blanc.he.s, se font régulièrement voler leurs travaux et/ou exploiter. Donc quand j’écris un papier pour lequel je suis rémunérée (essentiellement Slate) et même pour mon blog, je prends soin de vérifier avant de publier si d’autres n’ont pas déjà abordées ces questions. Ainsi je peux les citer et contribuer à la reconnaissance de l’importance de leur travail. NOUS DEVONS CÉLÉBRER ET RELAYER LE TRAVAIL DES NÔTRES.

RAPPEL : Il y a de la place pour tout le monde et chacun de nos points de vue sont uniques, plus nous sommes nombreu.x.ses à aborder les mêmes sujets, mieux c’est !!!

5) Lorsque je suis invitée à prendre la parole, j’incruste d’autres non-Blanc.he.s

Quand on me contacte pour un événement/conférence/colloque, j’essaie d’incruster le plus de personnes concerné.e.s possibles dans le panel. Pas seulement parce que c’est plus cool d’intervenir avec des potes. Mais surtout pour empêcher la perpétuation du mythe de la Noire d’exception et dans mon cas, ne pas devenir « le visage de l’Afroféminisme » car les médias mainstream adorent réduire un combat collectif à des individualités.

6) Lorsque je suis invitée à prendre la parole pour un événement/conférence/colloque et que je ne peux pas participer : JE FILE LE PLAN À D’AUTRES PERSONNES CAPABLES D’INTERVENIR.

Même argument que précédemment.

7) I am my sister’s keeper

Lorsque je suis invitée à prendre la parole pour un événement/conférence/colloque, avec des plus jeunes/inexpérimenté.e.s dans la prise de parole publique, je m’assure qu’elles ne se fassent pas arnaquer. Le défraiement (transport et bouffe) est le minimum ; une conférence se prépare, c’est un travail, un travail mérite salaire, donc les interventions gratuites ne sont pas un dû et demander à être rémunérée n’est pas une incongruité, c’est NORMAL.

8) FUCK YOU, PAY ME

Je ne suis pas en quête de validation par le monde blanc, je ne suis pas Saint François d’Assises, bref, je ne travaille pas gratuitement : vous avez déjà accès à mon blog, mes articles sur Slate, mon FB, mon Twitter et bientôt mon film. Tout ça c’est déjà CADEAU. Ce n’est pas en me tapant dans le dos ou en m’envoyant des MP pour que je vous explique la vie que vous m’aidez. C’est en faisant votre part du boulot, en soutenant et diffusant mon travail et surtout en ne me demandant pas de travailler gratos pour vous.

Voici les quelques principes de bases que je m’efforce de suivre car comme le dit le proverbe « Tout seul on va plus vite, ensemble on va plus loin ». Je suis la première à déplorer le manque de solidarité intra-communautaire et empêtrée que j’étais dans les soucis propres à mon projet, j’ai négligé ceux des autres. Et c’est cette constatation qui a motivé cet article donc l’heure est à la célébration des réalisatrices Afro-descendantes, de France et d’ailleurs!!!

Commençons par la seule réalisatrice (noire et française) de films de fictions et qui malgré (ou devrai-je dire grâce) à son talent a disparu du paysage audiovisuel français. J’ai nommé : EUZHAN PALCY ! N’est-ce pas emblématique de notre pays que celle qui gagna un César du meilleur film en 1989, pour « Rue Cases Nègres » :

ait poursuivi une carrière brillante aux États-Unis, tout en étant connue que d’une minorité en France ? Fait d’autant plus incroyable qu’elle est la première réalisatrice noire à avoir eu un long métrage produit à Hollywod. ET la SEULE femme à avoir dirigé Marlon Brando -dans Une Saison Blanche Et Sèche– film qui valut deux nominations à ce dernier, pour un Oscar et un Golden Globe. Il aura fallu la fantastique initiative de la grande réalisatrice et « joueuse collective » Ava Duvernay pour raviver les mémoires francophones sur l’existence et la grandeur de Mme Palcy, entre autres.

Ava Duvernay_Our narrative

En effet, le 27 mai, conjointement à la plateforme AFFRM (African American Film Festival Releasing Movement/ Mouvement Afro-Américain de diffusion de Films), Ava Duvernay a lancé un « Rebel-A-Thon, » de 12 heures. Il s’agissait d’une conversation entre 44 réalisatrices/réalisateurs issus de la diaspora Afro et leur public, dans le cadre d’une grande campagne pour améliorer la diversité dans l’industrie cinématographique. Cette initiative communautaire, d’échanges d’informations sur les techniques d’écriture, réalisation et production de films est une grande première. Et sur la page d’accueill d’AFFRM on peut lire : « TOGETHER WE ARE STRONG » (Ensemble nous sommes forts) car cette plateforme est financée par le public qui rend ainsi possible la diffusion des films réalisés par des auteur.e.s Noir.e.s. Si vous avez raté cette excellente initiative, vous pouvez lire ce Storify.

J’appréciais déjà Ava Duvernay avant, mais alors là, la réalisatrice de Selma a achevé d’entériner mon admiration et mon soutien pour sa personne. C’est donc dans l’esprit d’#ARRAY que je vous offre une séquence : CÉLÉBRATION DU TRAVAIL ACCOMPLI PAR MES SISTAS.

La réalisatrice noire et francophone dont j’admire le plus le travail est : ALICE DIOP. Elle est la réalisatrice de Les Sénégalaises et la sénégauloise et d’un de mes films préférés : La Mort de Danton. Un documentaire somptueux qui vaut tous les livres de sociologie sur le déterminisme social :

Il y a aussi les sœurs KANOR: VÉRONIQUE et FABIENNE dont je connais moins le travail, lacune que je m’engage à combler dès que j’ai un peu de temps.

Enfin, même si je ne m’inscris pas dans la mouvance négro-nationaliste et que je suis fermement opposée au recours systématique à la parole des « spécialistes blanc.he.s de la question noire », je salue le travail d’ISABELLE BONI-CLAVERIE: Trop Noire pour être française. Ce film sera diffusé sur Arte le 3 juillet et je sais d’expérience que s’il ne faisait pas une place importante aux Blanc.he.s, il aurait eu moins de chances d’être diffusé à grande échelle (la télévision française est loin d’être prête pour un film en non-mixité noire). Il est donc nécessaire que plusieurs voix s’élèvent sur les mêmes sujets et avec des approches différentes, puisque l’essentiel, c’est d’occuper le terrain. SOYONS DONC DEVANT ARTE LE 3 JUILLET !!!

Les réalisatrices noires d’Europe commencent à être beaucoup plus visibles et surtout à aborder les questions qui nous concernent, à commencer par la brillante Cecile Emeke, qui a commencé à exporter son concept « Strolling » en France, qui devient donc « Flâner » et si vous ne l’avez pas vu voici les liens :

Ep1:

Ep2:

Ep3 :

Ep4 :

Tout son travail est d’autant plus remarquable qu’elle s’est parallèlement lancée dans la fiction avec Ackee & Saltfish et qu’elle met aussi en vidéos des poèmes, c’est d’ailleurs l’oeuvre que je préfère :

Bref, une jeune réalisatrice Afro-descendante, britannique et qui met sons travail au service de la diaspora européenne (car il semblerait qu’elle va faire voyager Strolling dans toute l’Europe). Comment ai-je pu ne pas en parler pendant aussi longtemps ?!!! J’ai un peu honte, mais mieux vaut tard que jamais.

Amma Asante, toujours en Grande-Bretagne, a réalisé un film d’époque, avec costumes et tout le toutim intitulé : Belle. C’est une très belle adaptation d’une histoire vraie, celle de la fille métis «illégitime » d’un aristocrate anglais et de son émancipation au sein d’une société raciste et sexiste. Un savant mélange de politique et d’histoire d’amour, autant vous dire que mon côté fleur bleue a kiffé.

Voilà donc ce sur quoi je voulais m’arrêter car je rêve du jour où nous serons capables de nous retrouver, comme le font les réalisatrices et actrices noires lors de la semaine des Oscars et ce depuis plusieurs années, lors du dîner organisé par la comédienne Alfre Woodard

Black Women In Cinema Rock

Black Women In Cinema Rock

En ce qui me concerne, nous n’avons pas besoin de sponsors et des flonflons américains, ça pourrait complètement se faire autour d’un combo allocco/poulet 😉 Ce que j’admire et que j’envie c’est cette capacité à se rassembler et à célébrer nos accomplissements ENSEMBLE.

Je m’excuse encore d’avoir tant tardé et j’espère que de la même façon que je m’engage à être le changement que je veux voir dans le monde comme dirait l’autre, j’espère que notre communauté saura à terme s’inspirer des meilleurs traits de la culture Afro-américaine, à savoir, se serrer les coudes et célébrer le travail des nôtres. À quand un média afro-français pour proposer des listes de films réalisés par des femmes noires pour égayer votre samedi soir ?

La Parole des Afro-descendantes: entre paternalisme, confiscation et réappropriation

Petit retour sur l’événement du 23 février 2015 en photos  (un grand merci à Harmély pour ces clichés et à Styve pour la vidéo)

Dans le cadre de la Semaine Anticoloniale et Antiraciste, nous avons organisé une conférence-débat, Aux petits joueurs (Paris 19) autour d’OUVRIR LA VOIX. Ouvrir La Voix est un film documentaire Afroféministe, matérialiste et intersectionnel qui s’intéresse aux Afro-descendantes d’Europe francophone. Sa sortie publique est prévue pour l’automne 2015. La journée du 23 février a été rendue possible grâce à l’investissement sur plusieurs semaines de toutes ces merveilleuses personnes:

Cloud Soirée 23:02

Nous commençâmes donc la préparation du lieu ( Aux Petits Joueurs) la veille car il fallait stocker les pâtes à pizza pour le lendemain soir, déposer le matériel technique, etc, etc. Le jour J, nous étions une petite équipe (2 en cuisine ; 4 en salle) pour installer la signalétique, organiser le lieu, faire les tests de projection…

OLV_23022015_Mise en place de la Salle_1OLV_23022015_Mise en place de la Salle_2 Les premiers rangs étaient réservés aux participantes du film sans qui toute cette aventure n’aurait pas pu avoir lieu!

Team Pizza_1

La #TeamPizza

Vint ensuite le moment d’installer la « Table Associative » car étaient aussi invitées des associations/librairies abordant les thématiques qui seraient discutées dans la soirée:

Stand Asso_Parlons Des Femmes NoiresStand Asso_DollyStud Stand Asso_Fuk The NameStand Asso_Librairie Tamery

Plus tard, le stand rayonnait de la présence de toutes ces Afro-descendantes engagées, car il est toujours bon de rappeler que tout est politique, de la lecture au militantisme en passant pas les soirées lesbiennes en non-mixité!

Stand Asso_3 Stand Asso_2 Stand Asso_1

Notre briefing d’avant ouverture des portes n’avait pas commencé que les premières personnes arrivaient. Si on m’avait dit quelques mois plus tôt qu’une soirée projection-débat Afro-féministe, un lundi soir de février, en France, serait blindée, j’aurai ri aux éclats. Et pourtant, dès 18h15, les premières personnes arrivaient et lors de l’ouverture officielle des portes à 19h, la sièges furent remplis, d’un coup, d’un seul. J’étais médusée. Nous dûmes même refuser du monde, car passé un certain stade, la capacité de la salle pour maintenir une qualité d’écoute et une sécurité en cas de problème avait atteint sa limite. Près d’un mois plus tard, je ne m’en remets toujours pas!

19h05: fin des places assises

19h05: fin des places assises

20h10 : fin de la présentation de la semaine Anticoloniale et Antiraciste par Gisèle de SDC. On approche de la capacité maximale de la salle.

20h10 : fin de la présentation de la semaine Anticoloniale et Antiraciste par Gisèle de SDC. On approche de la capacité maximale de la salle.

Aux alentours de 20h30, nous cesserons les entrées car nous sommes entre 150 et 200 personnes et bien que le bar soit grand, c’est tout de même un peu beaucoup.  Bref, la partie discussion de la soirée avec des intervenantes de choc, appartenant à la constellation Afroféministe belgo-française, peut donc commencer:

et moi-même parlerons pendant une heure de sujets aussi divers que les féminismes, l’intersectionnalité, le racisme de gauche, les identités Afropéennes, les LGBTQIAphobies, les rapports de classe, le validisme (Ici un Storify du live-tweet)

De gche à dte: Mrs Roots. Many Chroniques. Dictat Indignés. #3IsAMagicNumber

De gche à dte: Mrs Roots. Many Chroniques. Dictat Indignés.

De dte à gche: Po Lomami. Ndella Paye. Amandine Gay

De dte à gche: Po Lomami. Ndella Paye. Amandine Gay

Un extrait du documentaire #OuvrirLaVOix

Un extrait du documentaire
#OuvrirLaVoix

Le moment des questions de la salle fut lui aussi très émouvant et enrichissant, même si nous aurions aimé avoir le temps de répondre à toutes les questions, mais les pizzas et le booty shake attendaient, alors ce sera pour une prochaine fois!

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Je n’ai pas de mots pour décrire la joie que fut pour moi cet événement. Ma plus grande fierté restera d’avoir réussi à remplir une pièce d’Afro-descendant.e.s venu.e.s s’exprimer sur les sujets qui les concerne!

Je remercie encore chaleureusement toutes les personnes qui se sont investies, qui se sont déplacées et qui suivent et soutiennent notre travail et nos actions.

Si ce récit en photos vous a laissé sur votre faim, vous pouvez regarder la discussion et les extraits du film ( à 13:32 puis 48:20 puis 1:15:24) ici : http://www.ouvrirlavoixlefilm.fr/

Niafou Is The New Punk™

Image: Ma sista @nonintegre arborant fièrement le slogan « Niafou Is The New Punk » lors du défilé du #8MarsPourToutes 2015, dans le cortège Afroféministe, célébrant le #8MarsDecolonial

(Ce post a vocation à vous expliquer la genèse du slogan "Niafou Is The New Punk", qui est le titre d'un article que j'avais écrit suite à Bandes de Filles et que je souhaitais publier sur Slate, le temps a passé, le film était trop loin et j'ai donc oublié cet article. En ce jour de la Journée Internationale du Droit des Femmes et après cette marche historique -1er cortège Afro-féministe depuis 30 ans à Paris-; il me semble approprié de réexpliquer pourquoi je/nous ne sommes pas des "bonnes Noires" et comment cette affirmation s'articule dans une lutte d'émancipation)

Le film Bandes de Filles a fait ressurgir un débat récurrent au sein de la communauté noire : celui du devoir d’exemplarité. Ce film était très attendu puisqu’il s’agit d’un des premiers films français où les premiers rôles sont tous tenus par des femmes noires. Les jeunes femmes représentées dans le film sont issues de la banlieue, telle que vue par une réalisatrice blanche et parisienne. Si cette dimension a déjà été discutée, j’aimerai m’arrêter sur la réception et les critiques formulées à l’égard de ce film dans notre communauté. En effet, l’appartenance de ces héroïnes à la catégorie péjorativement nommée Niafou, a causé de nombreux débats sur lequel il est important de s’arrêter.

Les « Niafous » ont donc fait leur entrée par la grande porte dans la société blanche française alors qu’elles étaient l’objet d’attaques et autres moqueries depuis déjà un bon moment au sein de la communauté noire. Les exemples les plus marquants de ce type de discours/représentations sont les clips de Mokobé: Rihannon et Beyoncé Coulibaly 

Ou cet article sur les différents « clichés » de femmes noires, ou encore cette phrase « Des poncifs aussi longs que les tissages des protagonistes » écrite par le réalisateur Jamel Zaouche, dont la critique du film Bandes de Filles sur FB a été citée à plusieurs reprises sur les réseaux sociaux. Toutes ces vannes ont un dénominateur commun : révéler le caractère honteux de l’existence de ces jeunes femmes.

La honte de la «mauvaise» Noire

Je comprends le sentiment de frustration devant une énième mise en scène de la banlieue sous un regard blanc, mais j’ai plus de mal avec la stigmatisation de jeunes femmes issues de quartiers populaires, sous prétexte qu’elles ne donnent pas une bonne image de Nous, les Noir.e.s. Je connais le sentiment de la honte, je ne juge pas les personnes qui le ressentent, je souhaite juste montrer qu’il est contre-productif dans une optique de solidarité communautaire. La honte, la honte, la honte, celle que l’on ressent physiquement quand on nous insulte, quand on nous réduit à des clichés, des stéréotypes. Surtout quand parfois, nous ou les personnes que nous aimons correpsondons à certains de ces stéréotypes. Pour moi, ce fut la honte de mon frère, dont j’ai aujourd’hui honte, d’avoir eu honte. Mon frère, le héros de mon enfance : athlète, trompettiste, danseur émérite, beau gosse et protecteur -de douze ans mon aîné ; dont la fierté de me trouver à ses côtés dans ma petite enfance, n’a eu d’égale que la honte que j’ai pu éprouver dans mon adolescence quand il est passé de « l’autre côté ». Celui des séjours en prison, de la violence, des enfants de plusieurs femmes différentes, bref, celui du cliché de l’homme noir. Comme de nombreuses personnes appartenant à une minorité de France, j’ai donc entrepris de devenir l’exact opposé de ce cliché. Toujours première de la classe, sportive de haut niveau, Sciences-Po Lyon juste après le bac, je travaille tout au long de mes études, tout en étant obsédée par la ponctualité et mes odeurs corporelles. Mon objectif pendant toutes ces années formatrices : être une bonne Noire, celle qui fera disparaître le racisme par son exemplarité. Mais au fond de moi, toujours cette peur de ne pas être assez, de faire un jour honte, à mon tour à mon entourage.

Derrière les Niafous, la politique de respectabilité

Lors de mon arrivée à Paris, il y a 6 ans et de ma découverte des « Niafous » dans le métro, je ressens ce même sentiment de honte. Les Niafous, ces filles noires, souvent jeunes, qui parlent et rient fort, se bousculent voire se battent sur le quai du métro, portent des tissages pas toujours bien entretenus, se maquillent trop, me rappellent mon frère : elles sont de « mauvaises » Noires. Elles contribuent à renvoyer cette image caricaturale des Noir.e.s à l’hygiène et aux moeurs douteuses, quand nous autres, les « bon.ne.s » Noir.e.s nous donnons tant de mal pour nous faire accepter par la société blanche française. Ça c’est ce que je pensais avant. Avant, quand je ne découvre le blog de Trudy, une Afro-féministe américaine et le concept de « politics of respectability » (politique de respectabilité) :

« The politics of respectability originated as cultural, sexual, domestic, employment and artistic “guidelines” or “rules” for racially marginalized groups to follow in the effort to be viewed as “human” in a White supremacist society and by individual Whites. »

« La politique de respectabilité s’est structurée autour de « lignes directrices » ou « règles » culturelles, sexuelles, domestiques, professionnelles et artistiques que des groupes raciaux marginalisés doivent s’efforcer de suivre pour être considérés comme « humains » au sein d’une société prônant la suprématie blanche. »

Ce concept, développé par Evelyn Brooks Higginbotham , a aussi pour corollaire l’idée que le comportement irresponsable d’un seul membre du groupe pourra être utilisé contre l’ensemble du groupe, empêchant ainsi son acceptation par la norme blanche et française -dans le cas des Noir.e.s de France. Et immanquablement, à chaque fois qu’un.e Noir.e fait ou dit une connerie, les Noir.e.s de France se sentent personnellement remis en question. Dès 2013, la bloggeuse pionnière de l’Afroféminisme à la française, Ms Dreydful abordait la question ainsi :

« L’attitude des « niafous » n’a pas été seulement décriée parce qu’elle sort des carcans de la norme (norme qui est souvent sexiste et raciste), mais aussi – voire surtout – parce que celle-ci serait une excuse aux discriminations raciales qu’on pourrait subir. Combien de fois j’ai pu entendre « Non mais voilà, on va se plaindre du racisme mais en même temps, regardez les niafous, quoi…On nous respectera quand on se respectera soi-même »

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Nous sommes des individus pas les « représentant.e.s » de notre Race immuable

Quand les Noir.e.s ne réagissent pas ainsi d’eux-mêmes, c’est la société qui leur demande de prendre partie. Nous sommes, par exemple, régulièrement sommé.e.s de nous dissocier de Dieudonné, Kémi Séba ou n’importe quel autre Noir.e problématique. Comme si on demandait aux Blanc.he.s de préciser qu’illes ne partagent pas les vues de Marc Dutroux, de Marine Le Pen ou de Civitas. Et pour les femmes noires, cette pression intra et extra-communautaire est décuplée. Les insultes dont Hapsatou Sy a récemment fait l’objet (« J’ai été traitée de ‘négresse de maison’, ‘de chienne de négresse' ») ont émané de la communauté noire et sont un parfait exemple de la difficulté, pour les femmes noires de naviguer entre les eaux de l’assimilationnisme et celles de la « blédardise ».

« Négresse de maison » est la version la plus péjorative d’une autre insulte courante, située à l’opposé du spectre de Niafou : Bounty (comprenez littéralement, Noire à l’extérieur, Blanche à l’intérieur). Bounty a ce seul avantage d’être une insulte unisexe alors que Niafou n’a pas d’équivalent au masculin. Être un.e Bounty, c’est avoir TROP fait sien.ne.s les codes et valeurs de la culture dominante, à savoir blanche et française. Pourtant, il n’existe pas d’essence noire, d’identité figée et immuable. Le mélange des cultures a eu lieu, il y a bien longtemps, certes à notre corps défendant, mais nous ne pouvons rien y changer. Par contre, libre à nous de créer aujourd’hui une communauté d’Afro-descendant.e.s de France, qui reflète notre hétérogénéité, d’origines, de parcours, d’appartenance de classe, de goûts, d’orientations sexuelles, d’identités de genre, etc. En tant qu’Afro-descendant.e.s de France, nous pouvons refuser de choisir entre nos origines et la France quand elle exige que les Noir.e.s se fondent dans le creuset républicain.

Les Afro-descendant.e.s piégées entre Misogynoir et assimilationisme « colorblind »

Les femmes noires sont donc simultanément victimes du patriarcat blanc français qui refuse de « voir les couleurs » et de la Misogynoir (autre concept développé par la bloggeuse Trudy). Une misogynie propre au monde Noir donc, hommes et femmes inclus, car rappelons-le, les femmes peuvent elles aussi avoir intériorisé le sexisme. Les Afro-descendant.e.s comme toutes les minorités de France sont sommées d’être de « bon.ne.s » Noir.e.s, d’adopter toutes les valeurs de la France blanche, sans exception, même quand ces dernières sont problématiques du point de vue de notre communauté. Jaurès et Victor Hugo étaient de fervents défenseurs de la colonisation, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme et du Citoyen est rédigée alors même que l’esclavage bat encore son plein, les congés payés n’auraient vraisemblablement pas vu le jour sans l’asservissement des colonisé.e.s. Mais qu’importe, la République est une et indivisible !

Et de manière plus triviale, l’obsession sur le vin et le saucisson ou encore l’adoption d’un langage châtié pour ne pas faire « ghetto » ou de certaines attitudes afin de ne pas être trop voyant.e.s avec nos bazins et autres coiffures ethniques, continuent de maintenir une pression d’uniformisation voire de reniement de nos cultures d’origines dans l’espoir d’être reconnu.e.s par la culture dominante. Revenons ici un instant sur le cas de Boubakar Traoré. Entre 2005 et 2012, Boubakar Traoré est victime de harcèlement moral de la part de sa compagnie, Air France, qui refuse qu’il porte ses cheveux au naturel, même s’ils ne contreviennent pas au manuel régissant l’apparence du personnel navigant d’Air France. Ayant reçu le soutien de la HALDE (Haute autorité de lutte contre les discriminations) en 2009 -quand celle-ci existait encore- il finit par porter l’affaire au prud’hommes. Ces derniers rendront un jugement emblématique du racisme institutionnel français:

« Les prud’hommes ont annulé les sanctions prises contre lui, mais ne reconnaissent pas la discrimination. »

Et de se demander pourquoi. Si sa coiffure est conforme au règlement, quels sont les motifs de la mise à pied et du harcèlement concernant la dite coiffure? Pourquoi le fond du problème, ses tresses et donc sa négritude ne sont pas pris en compte par les prud’hommes? Le refus de reconnaître la discrimination raciale est une bonne illustration des limites d’un universalisme républicain qui invisibilise les minorités. En faisant disparaître le mot « race » de la Constitution, la France n’a pas fait disparaître le racisme et en refusant de statuer sur la discrimination raciale, les prud’hommes signifient à la communauté noire qu’elle ne peut pas attendre des institutions une reconnaissance de ses spécificités et des discriminations qui y sont associées.

Niafou : une insulte classiste

Le terme Niafou renferme donc plusieurs questions politiques: la politique de respectabilité, le sexisme, la Mysoginoir et enfin le classisme. C’est-à-dire, une dépréciation des codes et valeurs de la classe populaire face aux normes de la classe moyenne et bourgeoise: un racisme de classe. En effet, se moquer des Niafous revient à se moquer des primo-arrivantes, ou des Noires qui n’ont pas les moyens de leurs ambitions vestimentaires et capillaires ou de celles qui s’expriment dans un « mauvais » français ou toutes ces choses à la fois. En bref, il s’agit d’un jugement porté par les Noir.e.s en quête de respectabilité qui elles/eux appartiennent souvent à la classe moyenne ou la bourgeoisie, qu’ils y soient nés ou qu’ils soient des transfuges. Un transfuge étant une personne qui par son parcours scolaire et/ou professionnel quitte la classe sociale à laquelle il/elle appartenait pour rejoindre une classe plus privilégiée.

Les Noir.e.s qui comme moi, bénéficient d’un certain nombre de privilèges : académiques, économiques, géographiques, etc. par rapport aux autres membres de leur communauté qui sont soit migrant.e.s, soit résident.e.s en banlieue et/ou appartenant aux classes populaires; soit sans-papiers ont souvent tôt fait de vouloir se dissocier des « mauvais.e.s » Noir.e.s. Et c’est cette stigmatisation des femmes noires les moins favorisées de la communauté qui est problématique. Pourquoi reprendre les valeurs du dominant à notre compte ? Pourquoi chercher à s’élever sur le dos de nos frères et de nos sœurs, au sens propre comme au sens figuré ? Pourquoi cette obsession de « l’excellence noire » ?

Derrière les Niafous, l’obsession de « l’élite noire »

« NOFI est la première plateforme d’échange, d’information, de consommation, de réseautage et de réflexion sur le quotidien de la communauté noire. Notre mission : « promouvoir l’excellence noire ».

La une du dossier du Monde magazine de mai 2014 titrait : « La nouvelle élite noire : jeunes, apolitiques, entreprenants ».

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Le terme « apolitiques » m’avait immédiatement frappé. A l’intérieur, on pouvait lire :

« Ferdinand n’est pas investi en politique. Il ne se sent ni concerné par des appels à des « réparations » pour l’esclavage, ni par les réclamations pour plus de représentativité en politique (…) Une attitude classique de cette génération. Plus soft que hard power, elle enterre, à sa manière, le militantisme des années 2000 (…) ».

Ce type d’approche de la place des minorités dans la société française est emblématique d’une autre discours très français lui aussi, qui consiste à culpabiliser les Noir.e.s « d’en bas » et que l’on pourrait résumer ainsi : ils y sont arrivés et ne se plaignent pas, pourquoi pas vous ? La victimisation est un des arguments visant à faire taire les revendications légitimes de minorités discriminées qui lorsqu’elles ne parviennent pas à la « réussite sociale » telle que déterminée par le libéralisme, sont soupçonnées d’avoir failli par manque de valeur personnelle.

L’injonction d’intégration s’est muée en injonction d’adhésion aux valeurs capitalistes et blanches. L’acceptation des Noir.e.s au sein de la société blanche française repose désormais sur leur capacité entrepreneuriale et leur apolitisme. Et il est vrai que les Noir.e.s de France commencent à avoir voix au chapitre depuis que les industries, en particulier cosmétique, ont réalisé qu’ils/elles représentaient un marché, sous, voire inexploité. Néanmoins, les Afro-descendant.e.s doivent-ils laisser le marché définir leurs attentes et leurs valeurs? Quid des chômeurs, des personnes incarcérées, des migrant.e.s, des personnes qui travaillent sans être déclarées, des travailleuses du sexe? N’existe-t-il donc pas de salut hors de l’invisibilisation des franges les plus défavorisées de notre communauté ? N’est-il pas temps qu’au sein de la communauté Afro-descendante se pose la question des conditions dans lesquelles nous souhaitons mettre fin aux discriminations dont nous sommes victimes ? Audre Lorde disait :

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« Les outils du maître ne serviront jamais à démonter sa maison. »

Le capitalisme s’est établi durablement grâce à l’esclavage et reste un système d’oppression et de domination mortifère. L’adhésion aux valeurs libérales ne représente donc pas le meilleur ou du moins le seul chemin vers l’émancipation, c’est même -selon moi- le meilleur moyen de reproduire des schémas propres à l’histoire raciste du capitalisme. Il n’y a qu’à voir cette série photo publiée la semaine dernière dans le magazine Fashziblack et critiquée fort à propos par la bloggeuse : Many Chroniques:

« Tranquillement, au calme un mag’ afro perpétue les pires stéréotypes avec ce couple d’évolués – au Kongo belge, c’était un véritable statut juridique et social qui désignait ainsi les quelques noir-e-s validés par les blancs comme assimilés – suivis pas des Africain-e-s bien foncés, en wax « tradi » au rôle immuable d’inférieurs, serviteurs, porteurs – ‪#‎LAFATIGUANCE‬ encore plus lorsque ça vient des nôtres ! »

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Libre à nous de choisir de valoriser aussi, les enseignants, les travailleurs sociaux, les chercheurs, les employés, les fonctionnaires, les artistes, etc.  En effet, le militantisme et/ou la colère ne sont pas le dernier recours de « losers » qui cherchent à blâmer les autres pour leurs échecs, mais bien des outils pour les dominé.e.s afin de mettre en lumière et de combattre le racisme et le sexisme, entre autres oppressions.

« Car il n’est pas facile, contrairement à ce que l’on croit, d’être et surtout de rester en colère. C’est un état douloureux ; car rester en colère, c’est nous souvenir sans cesse de ce que nous voulons, de ce que nous devons oublier au moins par moment pour pouvoir survivre : que nous sommes, nous aussi des humiliées et des offensées. Mais pour nous (…) l’oublier, ne fût-ce qu’un instant, c’est abandonner le fil qui nous relie à notre classe (…), le garde-fou qui nous empêche de basculer du côté de l’institution, du côté de nos oppresseurs. Nous avons tendance à voir la colère comme un moment dépassable en sus d’être un sentiment désagréable ; comme quelque chose de temporaire, qui cesse à un moment d’être utile (…) Or, notre seule arme contre la trahison potentielle inscrite dans notre statut d’intellectuelles, c’est précisément notre colère. Car seule garantie que nous ne serons pas, en tant qu’intellectuelles, traîtres à notre classe, c’est la conscience d’être, nous aussi des femmes, d’être celles-là mêmes dont nous analysons l’oppression. La seule base de cette conscience c’est notre révolte. Et la seule assise de notre révolte, c’est notre colère. »

― Christine Delphy, L’ennemi Principal

Nous n’avons pas les mêmes valeurs (ni le même humour)

Face aux discriminations, la colère est légitime et l’agacement face à l’humour douteux aussi. Voici un autre exemple récent : la dernière campagne de pub de France Ô. Le problème de cette campagne d’affichage va bien au-delà de la démarche antinomique qui consiste à réutiliser les clichés dans le but de les remettre en cause. En effet, cette stratégie n’est efficace que quand elle part de la société civile et des personnes discriminées -comme aux Etats-Unis, dans le cas des Sluts Walks, littéralement « marches de salopes » où des femmes insultées dans les médias par des hommes politiques étaient descendues dans la rue pour revendiquer le droit à la contraception. Mais quand l’institution télévisuelle emploie la même stratégie pour questionner le racisme, elle ne fait que renforcer les dits clichés.

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D’ailleurs, tout le monde serait choqué si une affiche titrait: « Je ne suis pas folle » accompagnant la photo d’un homme efféminé dans le but de lutter contre l’homophobie. Cette campagne est d’autant plus problématique quand on réalise que seules les présentateurs-trices non-Blanc.he.s sont essentialisé.e.s.

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En effet, lorsque l’on voit toutes les photos côte à côte, on comprend que contrairement aux Blanc.he.s présenté.e.s uniquement au travers de leurs émissions; les Noir.e.s, avant d’être des professionnel.le.s, sont des Noir.e.s, identité et fonction. Le plus incroyable reste que cette idée fut validée par tous les échelons de la hiérarchie de France Télévision, puis réalisée, puis diffusée, sans que personne ne s’aperçoive de la nature incroyablement raciste de cette campagne. On aurait aussi pu attendre des personnes mises en scène une réaction : plainte aux prud’hommes, démissions, déclarations publiques, mais non. En dehors des réseaux sociaux, rien.

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Ce n’est donc pas en attendant que les personnes au pouvoir changent de regard sur nous que l’on peut changer la façon dont nous sommes représenté.e.s, mais bien en prenant nous-mêmes des mégaphones, des pancartes, de stylos, des pinceaux, des micros et des caméras pour raconter notre Histoire, toutes nos histoires, telles que nous les vivons de l’intérieur.

Il est aussi nécessaire de ne plus se laisser effrayer par l’épouvantail du communautarisme qui rappelons-le ne concerne que les non-Blanc.hes. A ce jour, en dehors de Sihame Assbague, du Collectif Stop Le Contrôle Au Faciès, qui a interpellé Alain Juppé à propos du racisme structurel et de la pertinence de sa représentativité en tant qu’homme blanc de plus de 60 ans, quasiment personne ne dénonce le communautarisme qui sévit à l’Assemblée Nationale.

Le communautarisme  et le militantisme sont donc des possibilités pour la communauté noire de se donner à voir tel.le.s qu’on aimerait être vu.e.s, d’inverser le rapport de pouvoir afin d’influencer le regard qui est porté sur nous. En tant qu’Afro-descendant.e.s de France nous sommes légitimes et en mesure de fixer les conditions de notre représentation et de notre émancipation et ce, sans avoir à se référer à la norme blanche.

Noires et sans complexes

Nous n’avons pas à nous contenter des améliorations passées de notre condition. Les Afro-descendant.e.s sont toujours victimes du racisme systémique, du patriarcat, de l’hétéronormativité, de la précarité économique et de discriminations et de violences en tous genres. Ne pouvons-nous pas trouver des formes d’humour qui ne stigmatisent pas les membres les moins favorisés de notre communauté ? Les revendications élitistes, qui au prétexte de faire sauter le « plafond de verre » ne cherchent pas à s’intéresser à la majorité engluée sur le « plancher collant » ne permettent pas une remise en question des dynamiques de pouvoir. Le ou La Noir.e d’exception ont toujours existé dans l’Histoire de France et jusqu’à aujourd’hui, ces réussites individuelles n’ont jamais permis d’éradiquer les discriminations endémiques. La réussite telle qu’elle est présentée et valorisée aujourd’hui est celle qui consiste à se détourner du reste de notre communauté à la minute où l’on commence à bénéficier de privilèges.

A mon sens, l’enjeu est désormais le suivant : souhaitons-nous devenir de « bon.ne.s » Noir.e.s accepté.e.s individuellement par le système ou souhaitons-nous voir la communauté noire de France dans son ensemble conquérir des droits et s’affirmer dans la joie ? Audre Lorde, toujours, disait aussi :

« If I didn’t define myself for myself, I would be crushed into other people’s fantasies of me and eaten alive. »

« Si je ne m’étais pas définie par moi-même et pour moi-même, j’aurai été écrasée et dévorée par les fantasmes que les autres avaient de moi. »

―  Zami : A new Spelling for my name

A titre personnel, j’ai donc choisi de voir les Niafous pour ce qu’elle sont : une façon d’être « unapologetically Black », à savoir « Noires et sans complexes». Il y a peut-être des enseignements à tirer de leur façon de ne pas s’excuser d’être là et d’occuper l’espace public. Elles sont Noires, à leurs conditions et nous pouvons choisir de les imiter, à notre façon, en commençant par ne pas culpabiliser celles et ceux qui choisissent de s’affirmer en leurs propres termes. Niafou is the new punk, prenons-en de la graine.

« Un corps c’est tout un monde »

Header: copyright Christian Scholz

(NOTE CONTEXTUELLE DE L’AUTEURE DU BLOG : Ce jeudi 6 février 2015, débutait sur Slate.fr mon dossier en trois volets intitulé: « Le discours sur l’excision doit changer: http://m.slate.fr/story/97657/discours-excision-changer « . Le lendemain paraissait le texte/témoignage de Kadiatou, intitulé:  » Être excisée et jouir, c’est possible: http://www.slate.fr/story/97699/excision-plaisir « . Troisième et dernier volet, aujourd’hui avec le texte d’Ami. LA PAROLE DES FEMMES NOIRES EXISTE ET NE SERA PLUS RÉDUITE AU SILENCE)

Je me lave le matin, je me regarde dans la glace, je vais travailler, je vois mes amis, on discute et je n’y pense pas. Il peut se passer des jours et des mois sans que j’y pense. Si je ne tombe pas sur un film, un article ou une personne qui y fait allusion, je n’y pense pas. J’oublie que j’ai été mutilée. Ça ne veut pas dire que je le rejette mais ça fait partie de moi, autant partie de moi que le grain de beauté que j’ai entre mes deux seins. C’est intime. J’ai l’impression que les gens pensent que je me lève le matin, et que je me couche obsédée par cette mutilation. Ça fait presque 20 ans maintenant.

Longtemps, avant d’avoir ma première relation sexuelle, qui est arrivée tard, j’ai eu peur de la réaction qu’allait avoir l’autre. Devoir tout lui raconter et qu’il juge ma famille, mais j’ai eu de la chance, ça n’a pas été le cas. L’autre m’a dit « oui et alors ? Un corps, c’est tout un monde. T’as pas à te justifier. Ça fait partie de toi ». Et du coup, je me dis que oui, j’ai une histoire personnelle mais comme tout le monde. Chacun traîne des cicatrices de sa vie. OK, la mienne est une cicatrice imposante mais visible que par moi et l’autre.

Mais ça n’a pas été toujours aussi simple. Quand tu lis la presse féminine étant jeune fille et vierge et que tu tombes sur des articles du type « les femmes sont principalement clitoridiennes ». La masturbation, tu te dis que ça sert à rien et tu te découvres pas. Avant, je regardais beaucoup de films porno pour voir ce qui me manquait parce que je ne savais pas à qui en parler. J’ai de la chance, ils m’ont raté. Je remercie l’autre qui m’a réconcilié avec mon sexe, qui a été longtemps à l’abandon. Aujourd’hui, comme dans tous les couples, je discute et je guide mon compagnon sur ce qui m’excite et ce qui me donne du plaisir, grâce à la patience et la confiance.

La pire des expériences, ça a été celle avec un gynécologue. J’ai cru que j’allais le frapper, il a commencé à me dire « oh la la la quelle horreur ! Des malades, c’est honteux ». Je me suis dit mais il est fou, il sait même pas à qui il a affaire, j’aurai pu être fragile à cette période-là, me laisser aller, pleurer, me sentir diminuée. Ces malades, malgré tout, c’est de ma famille dont il parlait. Heureusement que j’étais solide ce jour là. Et j’ai compris pourquoi, j’avais tant reculé avant d’y aller : ne pas me confronter à la pitié. J’ai besoin de la pitié de personne. Y’a même pas de pitié à avoir.

Avant, je disais : « je vais tout faire pour être riche, et me faire reconstruire », mais en fait non. Je pense que je le disais, inconsciemment, pour rassurer les autres à qui je l’avais dit. Je voulais d’une certaine manière leur dire, vous inquiétez pas, je suis d’accord avec vous, vous avez raison, c’est moche à voir, je vais me faire justice et punir ces barbares en me reconstruisant mais en fait non.

Je vis avec ma mutilation, je suis passée au dessus d’elle. Elle fait partie de moi.

Ami (prénom d’emprunt)