Vous êtes Charlie

Hier (texte publié le 8 janvier 2015 sur FB et repris ici), une amie militante s’est rendue au rassemblement et voici ce qu’elle a pu lire:

« Au-delà des pancartes islamophobes et des Femen qui tentent de brûler le Coran, les mêmes conversations dans toutes les bouches : « je note qu’il n’y a pas de noirs, ils ne font vraiment pas d’effort… » ou encore « tu vois, elles ne sont pas là les autres là, avec leurs voiles…c’est pas comme ça qu’elles vont réussir à lutter contre l’Islamophobie », ou mieux « on n’est qu’entre blanc quand même, c’est scandaleux ».
Et c’est effectivement le cœur du problème de ce à quoi nous assistons depuis hier: la révélation au grand jour de la rupture sociale/raciale dans ce pays.

Et de me demander ce que je penserai si j’étais Blanc.he. Un peu comme lors d’une rupture amoureuse. Je pourrai me dire que tout est de la faute de l’Autre, que j’étais absolument parfaite et sans reproche et que ma/mon ancien.ne partenaire m’a quitté car ille n’a pas de coeur, qu’ille était le diable et que je suis bien mieux sans. Je pourrai appeler à l’Union Nationale, qui serait soudainement censée gommer des années où sous couvert de satire, Charlie a tiré à boulets rouges sur les nègres et les musulmans. Je pourrai prétendre que la satire de l’Eglise catholique a toujours la même portée contestataire que dans les années 70 et donc balayer d’un revers de main les critiques pointant l’Islamophobie du journal, au titre que l’on peut rire de tout.

Mais comme très souvent, n’étant pas Blanc.he, je remarque que ce sont toujours les mêmes qui sont blessé.e.s par un certain humour: les femmes, les Noir.e.s, les Arabes, les musulman.e.s, les putes, les LGBT, bref les « minorités », les dominé.e.s. Or, la satire ne vise-t-elle pas à attaquer le pouvoir? L’humour, s’il contribue à enfoncer les plus faibles et les plus exposé.e.s doit-il vraiment être défendu à tout prix?

Bien sûr, si j’étais un Homme Blanc Cis Hétéro, je ne ferai quasiment jamais l’objet de ce genre d’attaques, il me serait donc plus difficile peut-être de faire preuve d’empathie, vis-à-vis de celleux qui ont compris que l’Etat français ne les considèreraient jamais comme des citoyen.ne.s à part entière. Si j’étais Blanc.he, je ne comprendrai peut-être pas la distance avec laquelle certain.e.s non-Blanc.he.s ont accueilli le drame d’hier. Peut-être parce que si j’étais Blanc.he, la journée d’hier m’aurait forcé à voir ce que les non-Blanc.he.s savent et débattent depuis déjà longtemps: la faillite du mythe de la République une et indivisible.

Néanmoins, si j’étais Blanc.he, une fois le choc et la colère passés, je pourrai choisir de réagir en adulte, d’accepter que nos chemins se sont tellement éloignés que nous en sommes arrivés à la rupture. Et je pourrai faire le choix de me demander quelle part j’ai joué dans ce divorce.

Et c’est cette dimension rationnelle qui me semble cruellement manquer dans le traitement médiatique. Car oui, la foule peut être dans l’émotion et les raccourcis malvenus, mais les intellectuels, les journalistes -et ce, même si leur corporation a été attaquée- ne doivent pas cesser leur travail. Ne doivent pas cesser de réfléchir. L’analyse NE DOIT PAS ATTENDRE. L’heure de la rationalité a sonné, car elle seule peut nous empêcher de continuer sur une voie mortifère. Elle seule peut nous empêcher de reproduire les erreurs du passé. Où sont-illes les commenta-teurs-trices amusé.e.s voire méprisant.e.s qui regardaient les Américain.e.s se faire manipuler par FoxNews et George Bush après le 11 septembre? Où sont les interrogations sur la notion même de « vivre-ensemble » dans un pays qui refuse catégoriquement de se confronter à son histoire esclavagiste et coloniale? De se confronter à son racisme et son sexisme systémiques? A son népotisme et sa violence de classes? Qui, s’interroge sur ces « minorités » éduqué.e.s et militant.e.s qui viennent gonfler les rangs de l’immigration au Canada et ailleurs? Moi, en tête de peloton des candidat.e.s à l’immigration.

On m’a beaucoup reproché de ne pas prendre le temps du deuil. Je sais désormais pourquoi: il y a longtemps que j’ai vécu la fusillade qui a eu lieu dans les locaux de Charlie Hebdo ce mercredi 7 janvier 2015. Tellement longtemps que j’ai depuis cessé de pleurer et essayé de comprendre, de déconstruire le drame qui a débuté il y a plus de 400 ans. J’écris et fais mon film pour ne pas devenir folle et ne pas sombrer en attendant mes papiers. J’écris aussi pour celleux qui, moins privilégié.e.s ne pourront pas quitter ce pays, car je suis terrifiée pour les musulman.e.s et les non-Blanc.he.s en général, à l’idée de la merde à venir.

Si j’avais été Blanc.he, je n’écrirai pas ça. Mais je suis Noir.e et l’illustration de ce qui ne fonctionne pas dans ce pays. Je refuse donc l’Union Nationale -à savoir le silence- dans une Nation qui ne me reconnait pas et je choisis l’analyse et le débat. C’est aussi ça la liberté d’expression.

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